{"id":16566,"date":"2015-11-22T00:28:19","date_gmt":"2015-11-21T23:28:19","guid":{"rendered":"http:\/\/alternatifs81.fr\/?p=16566"},"modified":"2015-11-22T00:28:19","modified_gmt":"2015-11-21T23:28:19","slug":"la-democratie-nest-pas-la-guerre-par-edwy-plenel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alternatifs81.fr\/?p=16566","title":{"rendered":"La d\u00e9mocratie n\u2019est pas la guerre, par Edwy Plenel"},"content":{"rendered":"<div class=\"post-header\"><\/div>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/4.bp.blogspot.com\/-TwPuZsdlLO8\/VlA44MrylVI\/AAAAAAAAN-I\/XgNC3ysBYFo\/s1600\/edwy-plenel-je-n-ai-jamais-vu-un-tel-deferlement-de-violence%252CM39855.jpg\" rel=\"lightbox[16566]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"http:\/\/4.bp.blogspot.com\/-TwPuZsdlLO8\/VlA44MrylVI\/AAAAAAAAN-I\/XgNC3ysBYFo\/s200\/edwy-plenel-je-n-ai-jamais-vu-un-tel-deferlement-de-violence%252CM39855.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"133\" border=\"0\" \/><\/a><b>Le d\u00e9bat sur l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence est une question d\u2019efficacit\u00e9 : quelle est la bonne riposte au d\u00e9fi totalitaire de l\u2019\u00c9tat islamique ? La surench\u00e8re s\u00e9curitaire de la pr\u00e9sidence Hollande est une r\u00e9ponse de court terme, inspir\u00e9e par l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 politicienne plut\u00f4t que par le souci de solutions durables. Conc\u00e9dant \u00e0 l\u2019adversaire une victoire symbolique, elle d\u00e9sarme notre soci\u00e9t\u00e9 autant qu\u2019elle la prot\u00e8ge, mettant en p\u00e9ril nos libert\u00e9s individuelles et nos droits collectifs.\u00a0<\/b><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">\n<p><b>Il n\u2019y a pas, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des gouvernants responsables et, de l\u2019autre, des commentateurs irresponsables, des hommes d\u2019\u00c9tat versus des enfants de ch\u0153ur, des impliqu\u00e9s face \u00e0 des indiff\u00e9rents. Les six d\u00e9put\u00e9s \u2013 trois socialistes, trois \u00e9cologistes \u2013 qui, jeudi 19 novembre, ont vot\u00e9 contre la prolongation pour trois mois de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, alors m\u00eame que, l\u00e9galement, il pouvait encore durer six jours, ne sont pas moins soucieux de leurs concitoyens et sensibles \u00e0 leur s\u00e9curit\u00e9 que les promoteurs de cette fuite en avant vers l\u2019\u00e9tat d\u2019exception et, par cons\u00e9quent, la mise en suspens de la d\u00e9mocratie.\u00a0 <\/b><\/p>\n<p><b>Car la d\u00e9mocratie, ce n\u2019est pas simplement le fait de voter, qui n\u2019en est qu\u2019un des instruments. C\u2019est une culture concr\u00e8te, une pratique vivante, un \u00e9cosyst\u00e8me complexe qui suppose la participation des citoyens, l\u2019\u00e9quilibre de pouvoirs et de contre-pouvoirs, l\u2019ind\u00e9pendance de la justice, des libert\u00e9s d\u2019expression et d\u2019information, de r\u00e9union et de manifestation, une soci\u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9e, un contr\u00f4le des gouvernants par les gouvern\u00e9s\u2026 Sans compter le respect des opposants.\u00a0<\/b><\/h3>\n<p><!--more--><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">\n<b>Or c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la preuve d\u2019une brutale r\u00e9gression d\u00e9mocratique, t\u00e9moignant d\u2019un \u00e9tat de panique plut\u00f4t que de sang-froid, qu\u2019il soit presque devenu intol\u00e9rable \u00e0 certains qu\u2019on puisse s\u2019alarmer de cette brusque acc\u00e9l\u00e9ration s\u00e9curitaire, op\u00e9r\u00e9e sous le coup de l\u2019\u00e9motion, pratiquement sans d\u00e9bats approfondis ni r\u00e9flexion pouss\u00e9e.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Que ses partisans soient, sur le moment, largement majoritaires dans notre monde politique, voire dans l\u2019opinion, ne vaut pas jugement d\u00e9finitif : l\u2019Histoire ne manque pas d\u2019exemples o\u00f9 des positions tr\u00e8s minoritaires dans l\u2019instant ont pr\u00e9serv\u00e9 l\u2019avenir, ses possibles et ses lucidit\u00e9s.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Il n\u2019y eut ainsi qu\u2019une voix, une seule, celle du s\u00e9nateur d\u00e9mocrate Russ Feingold, pour voter contre le Patriot Act, un mois apr\u00e8s les attentats du 11 septembre 2001. Mais, un an plus tard, en octobre 2002, \u00e0 la Chambre des repr\u00e9sentants, ils \u00e9taient 133 (contre une majorit\u00e9 de 296) \u00e0 s\u2019opposer au recours \u00e0 la force contre l\u2019Irak. \u00c0 prendre date par leur refus d\u2019une politique affol\u00e9e par l\u2019id\u00e9ologie, aux cons\u00e9quences plus durablement catastrophiques que l\u2019attaque \u00e0 laquelle elle pr\u00e9tendait r\u00e9pondre : l\u2019invasion d\u2019un pays souverain, l\u2019Irak, hier alli\u00e9 et arm\u00e9 face \u00e0 l\u2019Iran, qui n\u2019avait aucun lien, id\u00e9ologique ou logistique, avec les terroristes d\u2019Al-Qa\u00efda et qui ne mena\u00e7ait le monde en rien, ne d\u00e9tenant plus d\u2019armes de destruction massive.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>De cette l\u00e9gislation d\u2019exception et de l\u2019aveuglement qui l\u2019a accompagn\u00e9e, entre d\u00e9lires \u00e9tatiques et mensonges m\u00e9diatiques, ennemi d\u00e9shumanis\u00e9 et guerre barbaris\u00e9e, la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine et le monde entier ont pu mesurer, depuis, l\u2019immensit\u00e9 des d\u00e9g\u00e2ts, dont nous payons pr\u00e9cis\u00e9ment le prix aujourd\u2019hui, en France.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Catastrophique, le bilan est sans appel : impuissance \u00e0 juguler ce terrorisme totalitaire, qui n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00e9tendre son champ d\u2019action au point de revendiquer un territoire \u00e9tatique aux moyens financiers consid\u00e9rables ; incapacit\u00e9 \u00e0 faire reculer l\u2019id\u00e9ologie qui le cimente, cet islam sectaire wahhabite dont le premier foyer est l\u2019Arabie saoudite, monarchie obscurantiste pourtant m\u00e9nag\u00e9e et toujours soutenue ; en revanche, large capacit\u00e9 \u00e0 produire et aggraver les d\u00e9sordres dont Daech s\u2019est nourri, par la destruction totale de l\u2019\u00c9tat irakien, la brutalisation inimaginable de sa soci\u00e9t\u00e9, le demi-million de morts, au bas mot, des huit ann\u00e9es d\u2019occupation am\u00e9ricaine (2003-2011), la plong\u00e9e du pays dans une guerre de religions au sein m\u00eame de l\u2019Islam, entre sunnites et chiites.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #008000; text-decoration: underline;\"><b>Ne pas apprendre de l\u2019Histoire, c\u2019est fragiliser l\u2019avenir.\u00a0<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p><b>Des ripostes qui, par agendas id\u00e9ologiques ou tactiques, profitent des peurs pour des vis\u00e9es de politique int\u00e9rieure, de popularit\u00e9 imm\u00e9diate ou d\u2019habilet\u00e9 politicienne, peuvent \u00eatre lourdes de d\u00e9sastres \u00e0 terme.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Violenter la d\u00e9mocratie que l\u2019on pr\u00e9tend d\u00e9fendre contre des adversaires qui la ha\u00efssent ; parler le m\u00eame langage d\u2019an\u00e9antissement, d\u2019\u00e9radication et de destruction que ces derniers ; habituer notre propre soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 baisser la garde sur les libert\u00e9s fondamentales : non, ce n\u2019est pas montrer notre force, mais prouver notre faiblesse. C\u2019est se laisser prendre au pi\u00e8ge des terroristes, tels des lapins aveugl\u00e9s par des phares : \u00e9pouser leur temporalit\u00e9 qui est celle d\u2019un pr\u00e9sent monstre, sid\u00e9rant et paralysant, un pr\u00e9sent sans pass\u00e9 ni futur. Un pr\u00e9sent mort, inerte, sans espoir ni promesse.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>En ass\u00e9nant d\u2019embl\u00e9e, tel un axiome qui n\u2019appellerait aucune d\u00e9monstration raisonn\u00e9e et inform\u00e9e, que \u00ab<i> la France est en guerre<\/i> \u00bb, Fran\u00e7ois Hollande a fait pr\u00e9cis\u00e9ment ce choix, le 16 novembre, devant les parlementaires r\u00e9unis en congr\u00e8s \u00e0 Versailles. Uniquement d\u00e9volu aux enjeux s\u00e9curitaires, son discours \u00e9tait doublement aveugle : aux causes, donc au pass\u00e9 ; aux solutions, donc au futur.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Le seul horizon qu\u2019il propose est l\u2019imm\u00e9diat de la guerre, non seulement au lointain mais au plus proche, ici m\u00eame. C\u2019est une perspective sans issue parce que sans m\u00e9moire. Indiff\u00e9rente aux contextes, g\u00e9n\u00e9alogies et h\u00e9ritages qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la menace, cette r\u00e9ponse pr\u00e9sidentielle est de courte vue et de souffle court.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Sous l\u2019apparence de sa d\u00e9termination, elle est comme hors sol : \u00e0 la fois d\u00e9connect\u00e9e des origines internationales du drame et, ce qui est plus grave, inconsciente des cons\u00e9quences nationales de son ent\u00eatement.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Aussi risque-t-elle fort de n\u2019avoir d\u2019autre avenir que la perp\u00e9tuation, sinon l\u2019extension, de la catastrophe comme l\u2019annoncent d\u00e9j\u00e0 tous les sp\u00e9cialistes, chercheurs ou diplomates, connaisseurs de la r\u00e9gion ou v\u00e9t\u00e9rans du renseignement, dont le constat est unanime : c\u2019est un retour de boomerang qui, aujourd\u2019hui, meurtrit la France.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>L\u2019in\u00e9dit qui nous saisit tous d\u2019effroi, cette violence d\u00e9cha\u00een\u00e9e contre une soci\u00e9t\u00e9 ouverte et diverse, est port\u00e9 par des d\u00e9cennies d\u2019erreurs strat\u00e9giques, de l\u2019Afghanistan \u00e0 l\u2019Irak. Elles sont n\u00e9es d\u2019anciennes logiques de puissance qui refusent de se mettre en cause en prenant en compte les nouvelles donnes d\u2019un monde devenu multipolaire. Un monde plus impr\u00e9visible et plus insaisissable, issu des progressives \u00e9mancipations des tutelles coloniales ou imp\u00e9riales, avec leurs zones d\u2019influence ou leurs blocs d\u2019appartenance.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>F\u00e9d\u00e9rant une gauche conservatrice qui, si elle avait \u00e9t\u00e9 au pouvoir, aurait sans doute suivi l\u2019aventure am\u00e9ricaine que refusa, en 2003, la droite chiraquienne, Fran\u00e7ois Hollande persiste dans ce contresens tragique. Mais, ce faisant, il expose dangereusement une d\u00e9mocratie fran\u00e7aise d\u00e9j\u00e0 bien fragile tant elle est de basse intensit\u00e9, mal arm\u00e9e pour r\u00e9sister aux tentations autoritaires, et, surtout, gangr\u00e9n\u00e9e depuis trente ans par la diffusion d\u2019un imaginaire antir\u00e9publicain o\u00f9 l\u2019identit\u00e9 supplante l\u2019\u00e9galit\u00e9, o\u00f9 la s\u00e9curit\u00e9 s\u2019impose \u00e0 la libert\u00e9, o\u00f9 la peur des autres d\u00e9truit la fraternit\u00e9 des hommes.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Quand l\u2019erreur am\u00e9ricaine a surtout malmen\u00e9 le monde, \u00e0 raison de la puissance des \u00c9tats-Unis, la faute fran\u00e7aise risque surtout d\u2019ab\u00eemer notre pays, de malmener sa d\u00e9mocratie, voire de donner la main \u00e0 ses fossoyeurs.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #008000; text-decoration: underline;\"><b>\u00ab\u00a0Les noces sanglantes de la r\u00e9pression et du terrorisme\u00a0\u00bb <\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p><b>Pour d\u00e9valer un escalier, il n\u2019y a que le premier pas qui co\u00fbte. La prolongation de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, indissociable dans l\u2019esprit de l\u2019ex\u00e9cutif de sa perp\u00e9tuation par son inscription dans la Constitution, est ce premier mouvement d\u2019un d\u00e9sastre d\u00e9mocratique, non pas annonc\u00e9 mais d\u00e9j\u00e0 en cours.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Le spectacle du Premier ministre enjoignant les d\u00e9put\u00e9s, suppos\u00e9s faire la loi, de ne pas c\u00e9der au \u00ab juridisme \u00bb (lire l\u2019article de Mathieu Magnaudeix) ou demandant \u00e0 leurs coll\u00e8gues s\u00e9nateurs de ne pas prendre le \u00ab risque \u00bb de saisir le Conseil constitutionnel, pourtant garant du respect de nos droits fondamentaux, est comme l\u2019instantan\u00e9 de cette brutale r\u00e9gression.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Dans l\u2019esprit de nos gouvernants, l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence signifie bien le cong\u00e9diement de l\u2019\u00c9tat de droit, illustr\u00e9 par le silence abyssal, sinon l\u2019\u00e9clipse totale, de la ministre suppos\u00e9e garder les libert\u00e9s, la garde des Sceaux, ministre de la justice. Plut\u00f4t qu\u2019un raccourci momentan\u00e9, permettant de faire face \u00e0 des imp\u00e9ratifs s\u00e9curitaires, c\u2019est un court-circuit durable, accompagnant un recul des principes, r\u00e9flexes et rep\u00e8res d\u00e9mocratiques (lire l\u2019article de L\u00e9na\u00efg Bredoux). L\u2019argumentaire qui justifie son imposition repose sur un mensonge factuel, doubl\u00e9 d\u2019une irresponsabilit\u00e9 politique.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>La contrev\u00e9rit\u00e9, c\u2019est l\u2019affirmation que les forces de s\u00e9curit\u00e9 n\u2019auraient pas, sans son adoption, les moyens de traquer les terroristes, avec toutes les possibilit\u00e9s l\u00e9gales de surveillance, de perquisition, d\u2019arrestation exorbitantes du droit commun que r\u00e9clame une situation d\u2019urgence.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Comme si la France ne disposait pas d\u2019une l\u00e9gislation antiterroriste sp\u00e9cifique, cadre r\u00e9pressif dense et s\u00e9v\u00e8re, r\u00e9vis\u00e9 plus d\u2019une dizaine de fois en dix ans, compl\u00e9t\u00e9 par une nouvelle loi il y a un an \u00e0 peine et par la loi dite renseignement il y a moins de six mois. Comme si l\u2019arsenal juridique n\u2019avait pas cess\u00e9 d\u2019\u00eatre renforc\u00e9, endurci, aggrav\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1980, et la premi\u00e8re vague d\u2019attentats de 1982, suivie de celle de 1986, puis par celle de 1995 (ici un bref r\u00e9capitulatif). Comme si la question pertinente \u00e9tait l\u2019ad\u00e9quation de loi en vigueur et non pas l\u2019efficacit\u00e9 des services de renseignement. Comme s\u2019il suffisait de changer la r\u00e8gle pour s\u2019exon\u00e9rer de tout examen critique.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u00c0 cette d\u00e9sinformation, faite pour habituer le pays au recul des libert\u00e9s, le pouvoir ajoute la proposition sid\u00e9rante, alors m\u00eame qu\u2019il sera en vigueur et p\u00e8sera de tout son poids sur la vie publique, de faire entrer l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence dans la Constitution, aux c\u00f4t\u00e9s des pouvoirs exceptionnels d\u00e9j\u00e0 accord\u00e9s par l\u2019article 16 au seul chef de l\u2019\u00c9tat et de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge pr\u00e9vu par l\u2019article 36 pour les temps de guerre.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Face \u00e0 une question d\u2019ordre public, f\u00fbt-elle dramatique, aucune d\u00e9mocratie s\u00fbre d\u2019elle-m\u00eame, de sa stabilit\u00e9 institutionnelle et de sa solidit\u00e9 constitutionnelle, n\u2019oserait une telle embard\u00e9e : modifier, par opportunit\u00e9, la loi fondamentale. Est-il besoin de rappeler qu\u2019aussi liberticide soit-il, le Patriot Act am\u00e9ricain est une loi provisoire, r\u00e9visable et prolongeable \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, soumise \u00e0 \u00e9valuations et contr\u00f4les, enqu\u00eates bipartisanes sur ses dommages collat\u00e9raux, etc. ?\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Mais le pire, c\u2019est que ce coup de force se double d\u2019une profonde irresponsabilit\u00e9 : le satisfecit donn\u00e9 par une majorit\u00e9 de gauche \u00e0 l\u2019agenda id\u00e9ologique de la droite autoritaire, sinon de l\u2019extr\u00eame droite.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Extension de la d\u00e9ch\u00e9ance nationale aux binationaux n\u00e9s Fran\u00e7ais, m\u00eame s\u2019ils n\u2019ont d\u2019autre pays d\u2019appartenance que le n\u00f4tre (lire l\u2019article de Louise Fessard) ; autorisation donn\u00e9e aux policiers de porter leurs armes hors du temps de service, et par cons\u00e9quent d\u2019en faire usage quand ils sont des citoyens ordinaires ; inclusion du \u00ab comportement \u00bb, et non plus seulement des activit\u00e9s, pour autoriser des mesures privatives de libert\u00e9 par simple suspicion ; g\u00e9n\u00e9ralisation des intrusions, surveillances, assignations \u00e0 r\u00e9sidence, etc., hors de tout cadre judiciaire, par simple d\u00e9cision de police administrative ; pouvoirs exceptionnels donn\u00e9s aux pr\u00e9fets et \u00e0 leurs services dans l\u2019application de dispositions dont l\u2019\u00e9quilibre ou la pertinence reposera sur leur seul discernement tant le simple soup\u00e7on, qui n\u2019exclut pas le pr\u00e9jug\u00e9, y aura sa part ; aggravation du contr\u00f4le \u00e9tatique, et donc de la censure d\u2019Internet, tandis que la tentation d\u2019un contr\u00f4le direct des m\u00e9dias eux-m\u00eames, et donc une r\u00e9gression de leur pluralisme, resurgit via un amendement parlementaire\u2026 socialiste (lire le billet de Mathieu Magnaudeix).\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0Tandis que l\u2019\u00c9tat se lib\u00e8re ainsi du droit, pr\u00e9f\u00e9rant l\u2019exception \u00e0 la r\u00e8gle, la soci\u00e9t\u00e9 est mise en cong\u00e9, ou plut\u00f4t en quarantaine. Comment s\u00e9rieusement imaginer que l\u2019on puisse convier les \u00e9lecteurs aux urnes r\u00e9gionales alors m\u00eame que l\u2019on invite la d\u00e9mocratie \u00e0 faire silence, \u00e0 ne pas se rassembler, \u00e0 ne plus tenir meeting, \u00e0 ne pas d\u00e9filer et manifester ? L\u2019argument s\u00e9curitaire est utilis\u00e9 pour fermer la soci\u00e9t\u00e9 sur elle-m\u00eame et vider l\u2019espace public de sa substance.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Alors que le d\u00e9fi climatique est un enjeu de civilisation, les autorit\u00e9s arguent des attentats pour fermer les fronti\u00e8res aux citoyens du monde qui se mobilisent pour cette cause universelle. Et les marches internationales de la COP21 sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 interdites comme le sera, tr\u00e8s probablement, toute manifestation de rue exprimant dissonances et dissidences.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Ayez peur, et je m\u2019occupe du reste, nous dit d\u00e9sormais le pouvoir, \u00e9rigeant la d\u00e9fiance envers une soci\u00e9t\u00e9 pluraliste, vigilante et mobilis\u00e9e, en principe de survie et de dur\u00e9e. Les terroristes ne pouvaient r\u00eaver victoire plus symbolique : l\u2019invite \u00e0 d\u00e9serter la d\u00e9mocratie et \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer aveugl\u00e9ment notre pouvoir pour mieux le perdre durablement.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>C\u2019est cet engrenage que nous refusons car, plut\u00f4t que de nous prot\u00e9ger, il nous fragilise et nous expose. Loin d\u2019\u00eatre irresponsable, cette position de principe pr\u00e9serve l\u2019avenir, en refusant que se perp\u00e9tuent \u00ab les noces sanglantes de la r\u00e9pression et du terrorisme \u00bb.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Cette injonction fut celle de l\u2019\u00e9crivain et journaliste Albert Camus, en 1955, l\u2019ann\u00e9e m\u00eame o\u00f9 fut invent\u00e9, par une loi du 3 avril, cet \u00e9tat d\u2019urgence aujourd\u2019hui impos\u00e9 pour une dur\u00e9e de trois mois, ce qui ne s\u2019\u00e9tait jamais produit depuis la guerre d\u2019Alg\u00e9rie (1954-1962). Et peut-\u00eatre p\u00e9rennis\u00e9, demain, dans notre Constitution. Des Justes, pi\u00e8ce de 1949, \u00e0 L\u2019Homme r\u00e9volt\u00e9, essai de 1951, Albert Camus n\u2019a jamais eu de complaisance pour le terrorisme. Quelle que soit l\u2019accumulation de mis\u00e8res, de d\u00e9sespoirs et d\u2019humiliations qui peut en \u00eatre l\u2019origine, il ne lui trouvait aucune excuse, condamnant un moyen d\u2019action qui, invariablement \u00ab cesse d\u2019\u00eatre l\u2019instrument contr\u00f4l\u00e9 d\u2019une politique pour devenir l\u2019arme folle d\u2019une haine \u00e9l\u00e9mentaire \u00bb.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Son alarme de principe n\u2019en a que plus de port\u00e9e, d\u2019autant qu\u2019elle fut lanc\u00e9e sur la sc\u00e8ne inaugurale du d\u00e9bat qui nous occupe aujourd\u2019hui, dans un climat d\u2019urgence dramatique. Camus, comme tous les d\u00e9mocrates sinc\u00e8res, c\u2019est-\u00e0-dire tous les r\u00e9publicains v\u00e9ritables, s\u2019alarmait d\u2019une course \u00e0 l\u2019ab\u00eeme o\u00f9 \u00ab chacun s\u2019autorise du crime de l\u2019autre pour aller plus avant \u00bb.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Dans un contexte franco-alg\u00e9rien de guerre civile et de crise morale, dont les enjeux m\u00e9moriels ne sont pas sans lien avec nos d\u00e9fis pr\u00e9sents, il pressentait combien l\u2019aveuglement imm\u00e9diat aux causes et aux solutions allait durablement faire le jeu du pire et des pires, dans les deux camps. De la chute d\u2019une R\u00e9publique (fran\u00e7aise) sous les coups de boutoir des ultras de la colonisation \u00e0 la d\u00e9chirure d\u2019une Nation (alg\u00e9rienne) par la militarisation du mouvement ind\u00e9pendantiste, sans compter la banalisation contagieuse de la torture, la suite allait h\u00e9las lui donner raison.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Mais en 1955, il pense qu\u2019il est encore possible d\u2019enrayer la machine infernale, et c\u2019est pourquoi il redevient un temps journaliste \u00e0 L\u2019Express, avant de retourner au silence, dans l\u2019incompr\u00e9hension de ses propres amis, apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de son appel \u00e0 la \u00ab tr\u00eave civile \u00bb, \u00e0 Alger, en janvier 1956.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>L\u2019Express \u00e9tait aussi la tribune de l\u2019homme politique sans doute alors le plus lucide, Pierre Mend\u00e8s France. Le 14 mai 1955, il y signait un appel \u00e0 ne pas laisser la politique \u00e0 ses professionnels. En ces temps aussi troubl\u00e9s que les n\u00f4tres, il appelait \u00e0 une \u00ab mobilisation de la volont\u00e9 populaire \u00bb face au risque de confiscation d\u2019une \u00ab <i>politique r\u00e9serv\u00e9e aux initi\u00e9s, chasse gard\u00e9e des techniciens \u00bb.\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<p><b><i>\u00ab La politique appartient au citoyen, si le citoyen veut la prendre<\/i> \u00bb, concluait Mend\u00e8s France. C\u2019est ce que nous faisons en refusant un \u00e9tat d\u2019urgence dont l\u2019id\u00e9ologie guerri\u00e8re nous d\u00e9poss\u00e8de de notre exigence commune : la d\u00e9mocratie.\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>URL source: <a href=\"http:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/france\/201115\/la-democratie-n-est-pas-la-guerre\">http:\/\/www.mediapart.fr\/journal\/france\/201115\/la-democratie-n-est-pas-la-guerre<\/a><\/b><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<gcse:search><\/gcse:search>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9bat sur l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence est une question d\u2019efficacit\u00e9 : quelle est la bonne riposte au d\u00e9fi totalitaire de l\u2019\u00c9tat islamique ? La surench\u00e8re s\u00e9curitaire de la pr\u00e9sidence Hollande est une r\u00e9ponse de court terme, inspir\u00e9e par l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 politicienne plut\u00f4t que par le souci de solutions durables. 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