{"id":15695,"date":"2015-08-10T10:30:40","date_gmt":"2015-08-10T09:30:40","guid":{"rendered":"http:\/\/alternatifs81.fr\/?p=15695"},"modified":"2015-08-10T10:30:40","modified_gmt":"2015-08-10T09:30:40","slug":"grece-reflexions-apres-la-defaite-par-alexis-cukier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alternatifs81.fr\/?p=15695","title":{"rendered":"Gr\u00e8ce. R\u00e9flexions apr\u00e8s la d\u00e9faite, par Alexis Cukier"},"content":{"rendered":"<div class=\"article-content entry-content\">\n<h3 class=\"separator\" style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/43bb07bff44fb9697ccbb535141ad0601.jpg\" rel=\"lightbox[15695]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-15405\" src=\"http:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/43bb07bff44fb9697ccbb535141ad0601.jpg\" alt=\"43bb07bff44fb9697ccbb535141ad060\" width=\"200\" height=\"200\" \/><\/a>Les six premiers mois du gouvernement conduit par Syriza ont constitu\u00e9 une s\u00e9quence politique d\u2019une importance d\u00e9cisive pour l\u2019avenir de la Gr\u00e8ce et des gauches radicales europ\u00e9ennes. Le r\u00e9sultat est manifeste : le gouvernement d\u2019Alexis Tsipras a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 amorcer la mise en \u0153uvre d\u2019une politique alternative \u00e0 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et au n\u00e9olib\u00e9ralisme. Il a capitul\u00e9 devant la strat\u00e9gie de diktat politique et d\u2019asphyxie \u00e9conomique des institutions europ\u00e9ennes en acceptant un troisi\u00e8me m\u00e9morandum dont les cons\u00e9quences \u00e9conomiques (par exemple la hausse de la TVA) et politiques (notamment le retour de la Tro\u00efka \u00e0 Ath\u00e8nes) d\u00e9sastreuses sont d\u00e9j\u00e0 tangibles. C\u2019est une catastrophe pour la Gr\u00e8ce et pour l\u2019ensemble des forces sociales et politiques europ\u00e9ennes progressistes qui s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s du gouvernement grec dans la lutte contre l\u2019Europe n\u00e9olib\u00e9rale. Il est urgent d\u2019analyser les causes de cette d\u00e9faite, afin que telle d\u00e9b\u00e2cle politique ne puisse plus se r\u00e9it\u00e9rer, et que la poursuite de la destruction \u00e9conomique et politique de la Gr\u00e8ce par un gouvernement issu d\u2019un parti de la gauche radicale puisse au moins nous servir de le\u00e7on de r\u00e9alisme pour l\u2019avenir.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><\/h3>\n<p><!--more--><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><b> Dans ce texte, je propose de contribuer \u00e0 la r\u00e9flexion collective concernant les enseignements de cette d\u00e9faite, en m\u2019appuyant sur mon engagement aux c\u00f4t\u00e9s du collectif \u00ab Avec les Grecs \u00bb en France et du r\u00e9seau des mouvements sociaux europ\u00e9ens ces derniers mois, ainsi que des six semaines que je viens de passer en Gr\u00e8ce. J\u2019ai eu ainsi l\u2019occasion de rencontrer des militants et dirigeants de Syriza, de participer \u00e0 des manifestations et d\u00e9bats publics et de \u00ab prendre la temp\u00e9rature \u00bb de la situation sociale et politique grecque. A partir de cette exp\u00e9rience, j\u2019aborderai deux questions simples : comment cette catastrophe a-t-elle pu arriver ? puis : qu\u2019en pensent les grecs ? en traitant de mani\u00e8re transversale la question de la rupture ou de la r\u00e9forme de la zone euro et des institutions europ\u00e9ennes, qui est aujourd\u2019hui au c\u0153ur du d\u00e9bat politique en Gr\u00e8ce. Je conclurai par quelques r\u00e9flexions d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral concernant le probl\u00e8me de la mise en \u0153uvre d\u2019une politique de transition d\u00e9mocratique aujourd\u2019hui en Europe.<\/b><\/h3>\n<p><span style=\"color: #808000;\">Vers la d\u00e9b\u00e2cle : r\u00e9trospective<\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">De nombreuses analyses ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es ces trois derni\u00e8res semaines concernant les raisons de la d\u00e9faite du gouvernement, aliment\u00e9es par l\u2019afflux d\u2019informations rendues publiques concernant les \u00ab coulisses \u00bb de la strat\u00e9gie du gouvernement grec. Il appara\u00eet d\u00e9sormais clairement que : 1. Le gouvernement s\u2019est enferm\u00e9 dans une qu\u00eate d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de cr\u00e9dibilit\u00e9 politique aupr\u00e8s des institutions europ\u00e9ennes et dans l\u2019illusion qu\u2019il \u00e9tait possible d\u2019obtenir, par la n\u00e9gociation et sur la base d\u2019arguments raisonnables, un \u00ab compromis honorable \u00bb 2. Il n\u2019a jamais envisag\u00e9 s\u00e9rieusement de strat\u00e9gie alternative, ce que les r\u00e9centes d\u00e9clarations de Yanis Varoufakis et d\u2019Alexis Tsipras ont d\u00e9finitivement confirm\u00e9 3. Enferr\u00e9 dans cette impasse, le gouvernement a (semble-t-il d\u00e9finitivement) endoss\u00e9 la position de la droite de Syriza (notamment les \u00e9conomistes Yanis Dragasakis et Giorgos Stathakis), qui a toujours d\u00e9fendu qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019alternative \u00e0 un troisi\u00e8me m\u00e9morandum.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">L\u2019accord du 13 juillet \u00e9claire d\u2019un nouveau jour mon exp\u00e9rience politique ces derniers mois. Lors des r\u00e9unions des mouvements sociaux europ\u00e9ens \u00e0 Ath\u00e8nes, la position de Syriza a \u00e9t\u00e9 constamment r\u00e9p\u00e9t\u00e9e comme base pour la mobilisation internationale : nous n\u2019avons\u00a0 pas de mandat pour signer un nouveau m\u00e9morandum, nous n\u2019avons pas de mandat pour sortir de l\u2019euro. Cette double n\u00e9gation \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme une contradiction f\u00e9conde pour construire le rapport de force en Gr\u00e8ce et en Europe : l\u2019essentiel \u00e9tait de tenir dans la n\u00e9gociation le plus longtemps possible, de s\u2019appuyer sur cette s\u00e9quence m\u00e9diatique pour \u00e9largir les alliances sociales et politiques autour de Syriza, et de mettre, dans le contexte d\u2019un nouveau rapport de force, les institutions europ\u00e9ennes devant leurs responsabilit\u00e9s. En somme, comme en attestent les slogans que nous avons \u00e9galement \u00e9labor\u00e9s en France, il s\u2019agissait de jouer \u00ab la d\u00e9mocratie \u00bb (Syriza) contre \u00ab l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 \u00bb (l\u2019Union europ\u00e9enne) et de rendre manifeste le caract\u00e8re anti-d\u00e9mocratique des institutions europ\u00e9ennes et de leurs politiques n\u00e9olib\u00e9rales. La demande unanime des mouvements sociaux \u00e9tait convergente : faire durer cette confrontation, pour avoir le temps de construire en lien avec la bataille grecque un rapport de force id\u00e9ologique plus favorable \u00e0 la gauche radicale en Europe.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0 de l\u2019incontestable \u2013 quoi qu\u2019\u00e9videmment insuffisante \u2013 dynamique politique soulev\u00e9e dans diff\u00e9rents pays en Europe autour du soutien \u00e0 la Gr\u00e8ce, il appara\u00eet d\u00e9sormais clairement que cette strat\u00e9gie, au niveau national comme international, n\u2019\u00e9tait pas viable, pour au moins deux raisons. D\u2019une part, une telle \u00ab guerre de position \u00bb ou de \u00ab d\u00e9moralisation \u00bb de l\u2019adversaire supposait que la Gr\u00e8ce poss\u00e8de les moyens \u00e9conomiques de tenir durablement face \u00e0 la strat\u00e9gie d\u2019asphyxie \u00e9conomique de l\u2019Union europ\u00e9enne. Or ce n\u2019\u00e9tait manifestement pas le cas et rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 fait en ce sens durant les six mois du gouvernement, alors m\u00eame que d\u00e8s le 5 f\u00e9vrier et la d\u00e9cision de la BCE d\u2019accentuer drastiquement l\u2019ass\u00e8chement des liquidit\u00e9s de l\u2019Etat grec, il aurait pu \u00eatre clair que le temps \u00e9tait compt\u00e9. La faillite des banques et de l\u2019Etat grecs \u00e9tant \u00e0 port\u00e9e de d\u00e9cision politique de l\u2019Union europ\u00e9enne, cette tactique menait tout droit \u00e0 la catastrophe politique que nous venons de conna\u00eetre : un peuple grec (et des peuples europ\u00e9ens) toujours plus hostile aux m\u00e9morandums et aux diktats de l\u2019Union europ\u00e9enne, une \u00e9quipe gouvernementale (et une gauche radicale europ\u00e9enne) toujours plus impuissante \u00e0 s\u2019y opposer. Devant la d\u00e9termination du bloc n\u00e9olib\u00e9ral europ\u00e9en, et \u00e9tant donn\u00e9 la ruine d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9e de l\u2019\u00e9conomique grecque apr\u00e8s cinq ann\u00e9es de th\u00e9rapie aust\u00e9ritaire de choc, il est raisonnable d\u2019estimer qu\u2019un plan B provisoire (sans rupture avec les m\u00e9morandums, sans politique de transition \u00e9conomique \u00e0 moyen terme et sans d\u00e9bat d\u00e9mocratique concernant les moyens d\u2019y parvenir) n\u2019aurait rien chang\u00e9 et aurait conduit \u00e0 la m\u00eame impasse politique.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Mais d\u2019autre part, le sens m\u00eame d\u2019une telle strat\u00e9gie d\u00e9pendait de la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir des alliances politiques avec des forces reconnues et craintes par l\u2019adversaire. Ce n\u2019est \u00e9videmment pas le cas des mouvements sociaux europ\u00e9ens, petits ou grands ; et on peut douter que l\u2019Union europ\u00e9enne puisse jamais changer du seul fait d\u2019une mobilisation, aussi nombreuse et intense soit-elle, qui ne serait pas suivie par quelque d\u00e9cision politique d\u2019un gouvernement en son sein. Mais ce n\u2019\u00e9tait manifestement le cas non plus d\u2019aucun autre gouvernement en Europe, comme il est apparu d\u00e8s les premiers jours du gouvernement Syriza. Dans ces conditions, la campagne de mobilisation internationale, plut\u00f4t que d\u2019aider le gouvernement \u00e0 pr\u00e9parer et organiser une politique \u00e9conomique alternative, n\u2019a fait qu\u2019accompagner voire encourager sa pente vers ce qu\u2019on peut appeler un \u00ab suicide d\u00e9mocratique \u00bb : la campagne victorieuse du Non au r\u00e9f\u00e9rendum suivi de la signature d\u2019un troisi\u00e8me m\u00e9morandum une semaine plus tard.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">La veille et le jour m\u00eame de l\u2019annonce surprise par Alexis Tsipras de la tenue du r\u00e9f\u00e9rendum, j\u2019ai eu l\u2019occasion de rencontrer \u2013 avec Cl\u00e9mentine Autain, Pierre Khalfa et Dani\u00e8le Obono \u2013 des dirigeants de Syriza, qui nous ont tous tenu \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame discours. Alors m\u00eame que le gouvernement \u00e9tait all\u00e9 aussi loin qu\u2019il l\u2019accepterait jamais dans les concessions et la r\u00e9duction \u00e0 l\u2019essentiel de ses \u00ab lignes rouges \u00bb (les retraites, la TVA, le droit du travail), les institutions europ\u00e9ennes venaient subitement de durcir leurs exigences en revenant \u00e0 des propositions plus drastiques encore qu\u2019au d\u00e9but des n\u00e9gociations (voire m\u00eame que dans le \u00ab plan secret \u00bb envoy\u00e9 au ministre des finances de Nouvelles D\u00e9mocratie, Gikas Hardouvelis en d\u00e9cembre 2014). Le bloc n\u00e9olib\u00e9ral h\u00e9g\u00e9monique en Europe venait manifestement d\u2019initier une nouvelle phase, plus offensive, dans la strat\u00e9gie de la \u00ab parenth\u00e8se de gauche \u00bb : rencontre \u00e0 Bruxelles avec les dirigeants de l\u2019opposition, soutien \u00e0 une campagne en Gr\u00e8ce contre le gouvernement (avec le slogan \u00ab Nous restons dans l\u2019Europe \u00bb), acc\u00e9l\u00e9ration dans l\u2019organisation du bank run, etc. Dans ces conditions, les cadres de Syriza que nous avons rencontr\u00e9, qu\u2019ils soient membres du courant des 53+, de la direction politique, ou de KOE (ex-mao\u00efstes, membre de l\u2019aile gauche du parti), convenaient que le gouvernement \u00e9tait dans une impasse compl\u00e8te. Selon le positionnement dans le parti, la conclusion n\u2019\u00e9tait cependant pas la m\u00eame : il \u00e9tait question respectivement d\u2019organiser des \u00e9lections sur une base politique renouvel\u00e9e (\u00ab quitte \u00e0 perdre la bataille, autant le faire en continuant de lutter jusqu\u2019au bout \u00bb), soit de maintenir \u00e0 tout prix l\u2019unit\u00e9 du parti malgr\u00e9 la d\u00e9faite europ\u00e9enne, soit d\u2019estimer que le gouvernement Syriza n\u2019\u00e9tait rest\u00e9 un gouvernement de gauche que pendant trois semaines (jusqu\u2019\u00e0 l\u2019accord du 20 f\u00e9vrier) et d\u2019admettre la d\u00e9faite sur toute la ligne.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans cette ambiance d\u00e9pressive que la nouvelle du r\u00e9f\u00e9rendum \u2013 d\u00e9cid\u00e9e par Tsipras, comme pour toutes les d\u00e9cisions majeures ces derniers mois, sans consultation du parti \u2013 a \u00e9t\u00e9 accueillie avec joie : le gouvernement ne capitulerait pas ! Il appelait (enfin\u2026) \u00e0 la mobilisation populaire !<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Cette joie, je l\u2019ai partag\u00e9e, avec les camarades \u2013 dont de nombreux fran\u00e7ais \u2013 des mouvements sociaux europ\u00e9ens (venus le 28 juin pour une r\u00e9union lors de laquelle fut d\u00e9cid\u00e9e d\u2019initier une campagne europ\u00e9enne pour le non) comme avec ma famille et les ath\u00e9nien-ne-s avec qui j\u2019ai discut\u00e9 cette semaine. D\u00e8s la nuit du 27, le peuple d\u2019Ath\u00e8nes (et ce fut le cas je crois dans de tr\u00e8s nombreuses villes en Gr\u00e8ce) a connu une exp\u00e9rience de politisation exceptionnelle : rassemblements tous les jours sur la place Syntagma, discussions dans les caf\u00e9s, dans les queues devant les distributeurs automatiques (se transformant parfois en petites assembl\u00e9es populaires), sur les lieux de travail. On conna\u00eet le r\u00e9sultat de cette grande mobilisation populaire : malgr\u00e9 l\u2019intense propagande m\u00e9diatique (aucun spot publicitaire pour le \u00ab non \u00bb \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision\u2026), l\u2019appel explicite de certains employeurs \u00e0 ce que leurs employ\u00e9s quittent leur travail pour manifester en faveur du oui le mercredi 3 juillet, le contr\u00f4le des capitaux et la restriction des retraits \u00e0 60 euros par jour, les rumeurs de fermeture des banques le lundi 6 juillet, etc., le \u00ab non \u00bb l\u2019emportait avec 61,31% des suffrages, et \u2013 selon toutes les estimations \u2013 plus de 75% des votes chez les jeunes et plus de 80% dans les quartiers populaires. Il s\u2019agissait clairement d\u2019un vote de classe, et nous f\u00fbmes nombreux \u00e0 vivre cette victoire non seulement comme un message d\u00e9termin\u00e9 envoy\u00e9 au gouvernement et aux institutions europ\u00e9ennes, mais aussi comme une intervention majeure du peuple sur la sc\u00e8ne politique. Mais voici qu\u2019advint la catastrophe \u2013 pr\u00e9visible, certes, mais que l\u2019exp\u00e9rience politique de la semaine pr\u00e9c\u00e9dente avait rendu \u00e0 nouveau inimaginable \u2013 : apr\u00e8s une semaine de nouveaux reculs du gouvernement, Tsipras revenait de Bruxelles le 13 juillet avec un troisi\u00e8me m\u00e9morandum dont tous comprenaient ici qu\u2019il est plus d\u00e9sastreux encore pour la Gr\u00e8ce que les deux premiers\u2026<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Les derni\u00e8res semaines, dans les journaux comme dans les discussions priv\u00e9e, toutes sortes d\u2019explications ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es pour rendre compte de l\u2019incompr\u00e9hensible logique du gouvernement : dernier sursaut avant l\u2019effondrement, pur calcul de politique int\u00e9rieure, impr\u00e9paration \u00e9conomique et c\u00e9cit\u00e9 politique face \u00e0 l\u2019imminence (dont Alexis Tsipras avait \u00e9t\u00e9 averti par l\u2019aile gauche de Syriza, sans vouloir y croire) d\u2019une fermeture des banques par l\u2019Union europ\u00e9enne, summum de la croyance magique dans la vertu salvatrice de la d\u00e9mocratie, etc. Toutes ces explications me paraissent plausibles et peuvent \u00eatre comprises \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019objectif principal d\u2019Alexis Tsipras ces derni\u00e8res semaines : rester au pouvoir \u00e0 tout prix, en pratiquant d\u00e9sormais r\u00e9guli\u00e8rement non seulement le d\u00e9ni de r\u00e9alit\u00e9 (\u00ab nous avons chang\u00e9 l\u2019Europe \u00bb) mais aussi la manipulation politique (voir par exemple le d\u00e9roulement du dernier Comit\u00e9 Central) et le mensonge dans les m\u00e9dias (voir par exemple les d\u00e9clarations concernant la poursuite de l\u2019exploitation mini\u00e8re de la for\u00eat de Skouries). Ce virage \u00e0 droite et cette trahison du mandat populaire ne doivent pas faire oublier cependant ce qui apparaissait donc d\u00e9j\u00e0 clairement fin juin et que nous avons \u00e9t\u00e9 si nombreuses et nombreux \u00e0 oublier du 27 juin au 5 juillet : la strat\u00e9gie de la parenth\u00e8se de gauche mise au point par les institutions europ\u00e9ennes \u2013 effondrement du gouvernement Syriza ou mutation en parti m\u00e9morandaire \u2013 s\u2019est parfaitement d\u00e9roul\u00e9e. Voici donc un premier enseignement de la d\u00e9faite grecque : l\u2019Union europ\u00e9enne est pr\u00eate \u00e0 tout pour emp\u00eacher la mise en \u0153uvre d\u2019une politique \u00e9conomique de gauche, et en son sein, il n\u2019y a pas d\u2019alternative au n\u00e9olib\u00e9ralisme.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #008000;\">Qu\u2019en pense-t-on en Gr\u00e8ce ?<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Il est d\u00e9sormais de notori\u00e9t\u00e9 publique en Gr\u00e8ce que le gouvernement n\u2019a jamais pr\u00e9par\u00e9 de plan B ; a na\u00efvement estim\u00e9 que la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique, pourrait, en derni\u00e8re instance, constituer une arme efficace dans la n\u00e9gociation ; a fait en sorte de s\u2019autonomiser compl\u00e8tement des d\u00e9bats puis des prises de positions dans le parti Syriza et gouverne d\u00e9sormais avec l\u2019appui de la droite. Comment expliquer alors \u2013 pi\u00e8ce essentielle de l\u2019argumentation de celles et ceux qui veulent justifier la capitulation du 13 juillet, \u00e0 commencer par le cabinet d\u2019Alexis Tsipras \u2013 le soutien toujours majoritaire de la population \u00e0 ce gouvernement ?<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Il faut comprendre que la popularit\u00e9 de Tsipras dans les sondages (qu\u2019il est raisonnable, en ces temps de propagande politique intensive, de consid\u00e9rer avec pr\u00e9caution&#8230;) est une des cons\u00e9quences de l\u2019onde de choc de la d\u00e9faite et de l\u2019absence \u00e0 ce jour d\u2019alternative cr\u00e9dible au gouvernement. Elle est \u00e9galement sujette \u00e0 caution : un r\u00e9cent sondage de Bridging Europe (http:\/\/www.bridgingeurope.net\/nationwide-poll-on-political-developments-in-greece&#8212;july-2015.html) d\u00e9peint une r\u00e9alit\u00e9 diff\u00e9rente, en indiquant que si Alexis Tsipras resterait la personne politique pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e des Grec-que-s (mais le pourcentage diminue de mani\u00e8re remarquable: 51%), une nette majorit\u00e9 consid\u00e8rerait que Syriza a abandonn\u00e9 son programme (83%) et a capitul\u00e9 devant les exigences des cr\u00e9anciers (76%). Si bien que \u2013 retournement spectaculaire par rapport aux sondages pr\u00e9c\u00e9dents \u2013 77% de la population serait en d\u00e9saccord avec la politique du gouvernement. Et en effet, combien de fois ces deux derni\u00e8res semaines ai-je entendu que Tsipras est le seul \u00e0 avoir essay\u00e9 de faire quelque chose pour la Gr\u00e8ce, mais qu\u2019il s\u2019est tromp\u00e9 et a \u00e9chou\u00e9 ? Qu\u2019il est certes le moindre mal \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il n\u2019y \u00e0 ce jour aucune autre force politique de gauche cr\u00e9dible et proposant une r\u00e9elle alternative que Syriza, mais qu\u2019il est\u00a0 finalement un homme politique comme les autres, qui cherche avant tout \u00e0 se maintenir au pouvoir \u00e0 tout prix ? Au-del\u00e0 de cette question secondaire de la c\u00f4te de popularit\u00e9 du premier ministre grec (qui commence donc \u00e0 s\u2019\u00e9roder, et qui pourrait s\u2019effondrer d\u2019autant plus vite que les espoirs plac\u00e9s en lui ont \u00e9t\u00e9 grands), il est manifeste que le parti du statu quo, du TINA et de l\u2019hostilit\u00e9 ou l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la gauche a gagn\u00e9 une nouvelle arme puissante avec la capitulation du gouvernement.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">On peut cependant voir les choses autrement : si l\u2019ab\u00eeme s\u00e9parant le gouvernement du peuple est \u00e0 nouveau manifeste, c\u2019est aussi du fait que la quantit\u00e9 et la qualit\u00e9 de la politisation populaire ont \u00e9videmment connu ces derniers mois une augmentation remarquable. Tout le monde en Gr\u00e8ce discute des propositions de la Plateforme de gauche (en bref : programme de Thessalonique accompagn\u00e9e d\u2019une nationalisation des banques et des entreprises strat\u00e9giques ainsi que d\u2019un retour \u00e0 une monnaie nationale) et notamment de l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019une sortie de l\u2019euro ; de l\u2019accord fondamental ou des points de d\u00e9saccord entre Scha\u00fcble, Merkel, Hollande, Renzi, Dijssellbloem, Draghi ; du r\u00f4le des USA dans la signature de l\u2019accord du 13 juillet ; des raisons pour lesquelles l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019un partenariat \u00e9conomique avec la Russie et les BRICS n\u2019a pas permis de changer la donne des n\u00e9gociations ; et d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale du degr\u00e9 de pr\u00e9paration de la soci\u00e9t\u00e9 grecque aux ruptures n\u00e9cessaires \u00e0 la mise en \u0153uvre du programme d\u00e9mocratiquement choisi le 25 janvier 2015.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Dans cette perspective, il est assez aga\u00e7ant de lire, depuis la Gr\u00e8ce, les doctes explications des commentateurs de l\u2019\u00e9tranger qui, plut\u00f4t que de contribuer \u00e0 la r\u00e9flexion sur ces questions (qui concernent pourtant \u00e9minemment toute la gauche europ\u00e9enne) affirment, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, que ces questions ne se posent pas\u2026ne serait-ce parce que les grecs ne voient pas d\u2019alternative aux d\u00e9cisions du gouvernement Syriza. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 ces derniers mois par le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat constant des camarades fran\u00e7ais-e-s \u00e0 l\u2019\u00e9gard des discussions et controverses dans la soci\u00e9t\u00e9 grecque \u2013 alors m\u00eame qu\u2019on \u00e9rigeait le peuple grec en avant-garde de la lutte contre le n\u00e9olib\u00e9ralisme \u2013, ainsi que dans Syriza \u2013 alors m\u00eame qu\u2019on en faisait un mod\u00e8le pour la gauche radicale europ\u00e9enne \u2013, sans parler de la c\u00e9cit\u00e9 et de l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 devant l\u2019autonomisation manifeste du gouvernement \u00e0 l\u2019\u00e9gard des mobilisations populaires comme du parti dont il est issu.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi il m\u2019est venu l\u2019id\u00e9e de rapporter ici quelques \u00e9l\u00e9ments de discussion politique, au hasard des rencontres, ces derni\u00e8res semaines en Gr\u00e8ce. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 certaines discussions avec des cadres de Syriza, et je m\u2019en tiendrai donc au r\u00e9sultat d\u2019un exercice fort instructif pour prendre la temp\u00e9rature politique en Gr\u00e8ce : les discussions dans des taxis (rappelons qu\u2019une course en taxi, \u00e0 Ath\u00e8nes, ne co\u00fbte pas tr\u00e8s cher, si bien que les chauffeurs font partie de la classe moyenne paup\u00e9ris\u00e9e, ont souvent deux m\u00e9tiers \u2013 par exemple secr\u00e9taire la journ\u00e9e et taxi le soir \u2013 et voient passer dans leur voiture un \u00e9chantillon moins restreint de la population ath\u00e9nienne que ce n\u2019est le cas par exemple \u00e0 Paris). Entre fin juin et fin juillet, j\u2019ai donc \u00ab interview\u00e9 \u00bb douze taxis ath\u00e9niens; parmi eux : 10 faisaient plus confiance \u00e0 Alexis Tsipras qu\u2019aux repr\u00e9sentants de Nouvelle d\u00e9mocratie, Pasok et To Potami et 8 avaient vot\u00e9 Syriza en janvier ; mais 7 \u00e9taient pour la sortie de l\u2019euro et 5 se d\u00e9claraient en faveur de la sortie de l\u2019Union europ\u00e9enne. Et parmi les cinq chauffeurs de taxi avec lesquels j\u2019ai discut\u00e9 depuis le 13 juillet : 5 \u00e9taient oppos\u00e9s \u00e0 l\u2019accord du 13 juillet ; 4 avaient vot\u00e9 \u00ab non \u00bb le 5 juillet ; 3 esp\u00e9raient la victoire de la Plateforme de gauche dans les batailles internes dans Syriza et d\u00e9claraient ne plus vouloir voter pour Tsipras \u00e0 l\u2019avenir (et plut\u00f4t pour : \u00ab la force anti-m\u00e9morandaire la plus cr\u00e9dible aux prochaines \u00e9lections \u00bb ou Antarsya ou KKE). Ce n\u2019est certes pas un sondage repr\u00e9sentatif, mais ce n\u2019est pas non plus le l\u00e9gendaire \u00ab bloc populaire en faveur de Tsipras et contre la sortie de l\u2019euro \u00bb imagin\u00e9 par les commentateurs \u00e9trangers.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Mais j\u2019ai pour ma part \u00e9t\u00e9 plus int\u00e9ress\u00e9 encore par certains des arguments qui m\u2019ont paru bien exprimer l\u2019atmosph\u00e8re politique si particuli\u00e8re ces derni\u00e8res semaines en Gr\u00e8ce. Certains \u00e9taient d\u00e9routants, y compris pour moi : ainsi de ce chauffeur qui avait vot\u00e9 Syriza en janvier, \u00ab soutenait toujours \u00bb Alexis Tsipras mais allait voter \u00ab oui \u00bb le 5 juillet en estimant \u2013 il n\u2019avait donc pas tort\u2026\u2013 que l\u2019accord en cas de victoire du \u00ab non \u00bb serait plus catastrophique encore que celui soumis au vote r\u00e9f\u00e9rendaire. Ou encore de cet autre chauffeur m\u2019expliquant que la sortie de l\u2019euro \u00e9tait politiquement possible, pour plusieurs raisons, dont la principale : les jeunes gens des couches bourgeoises et moyennes \u00e9lev\u00e9es ayant d\u00e9j\u00e0 \u00e9migr\u00e9 en Europe et ne comptant pas revenir en Gr\u00e8ce, le temps jouait en faveur d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration radicalis\u00e9e, indemne des \u00ab absurdit\u00e9s europ\u00e9ennes \u00bb, et n\u2019ayant connu dans leur vie d\u2019adulte que la perte du pouvoir d\u2019achat apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e en Gr\u00e8ce de l\u2019euro (en 2002) tandis qu\u2019ils n\u2019ont d\u00e9sormais pas grand chose \u00e0 perdre dans la transition \u00e9conomique apr\u00e8s une sortie de l\u2019euro. (Rappelons cette plaisanterie populaire en Gr\u00e8ce : \u00ab Je sors d\u00e9j\u00e0 de l\u2019euro, en passant en n\u00e9gatif sur mon compte tous les 15 du mois \u00bb). Mais le plus marquant \u00e9tait que pas un seul des chauffeurs se r\u00e9clamant de la gauche ne pr\u00e9sentait l\u2019Europe comme une chose positive : apr\u00e8s cinq ann\u00e9es de m\u00e9morandums, les institutions europ\u00e9ennes sont majoritairement per\u00e7ues en Gr\u00e8ce comme une machine monstrueuse au service des \u00ab puissants \u00bb. Autrement dit, pour reprendre la m\u00e9taphore de Yanis Varoufakis : l\u2019Union europ\u00e9enne appara\u00eet comme un L\u00e9viathan imposant sa volont\u00e9 absolue au d\u00e9triment de celle des peuples au nom d\u2019une pr\u00e9tendu \u00ab paix sociale \u00bb \u00e9quivalant en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 une guerre \u00e9conomique de haute intensit\u00e9. Le probl\u00e8me n\u2019est donc pas de savoir s\u2019il est possible de \u00ab d\u00e9mocratiser l\u2019Europe \u00bb et sa politique \u00e9conomique \u2013 vu de Gr\u00e8ce, cette perspective para\u00eet risible \u2013 mais de juger si l\u2019euro est un mal n\u00e9cessaire faute d\u2019alternative ou un mal radical dont il faut se d\u00e9barrasser.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">A ce sujet, voici l\u2019argument d\u2019un chauffeur de taxi particuli\u00e8rement disert (et cultiv\u00e9), qui me disait \u00e0 peu pr\u00e8s : \u00ab Comment voulez-vous d\u00e9mocratiser un Empire ou n\u00e9gocier avec un Empire ?\u00a0 Et plus encore : avec un jeune Empire, qui n\u2019a pas 50 ans et qui cherche \u00e0 s\u2019organiser et se construire contre la volont\u00e9 des peuples ? Il faut se rappeler : qui a voulu l\u2019euro ? Les peuples ou l\u2019\u00e9lite politique et \u00e9conomique, nos ennemis ? Pensez-vous que jamais cette \u00e9lite laissera cette Empire dans nos mains ? La gauche grecque, les camarades de Syriza ont perdu la t\u00eate : ils ont pens\u00e9 qu\u2019on pouvait combattre un Empire avec des arguments raisonnables, ou avec un r\u00e9f\u00e9rendum. Mais un Empire d\u00e9mocratique n\u2019existe pas. C\u2019est pourquoi Alexis Tsipras n\u2019a m\u00eame pas pu mener vraiment une bataille contre l\u2019Europe : on ne combat pas un Empire avec un mandat d\u00e9mocratique. Et c\u2019est pourquoi, pour la gauche, il n\u2019y a pas d\u2019autre voie que la sortie de l\u2019Union europ\u00e9enne, et de son bras arm\u00e9 l\u2019euro. \u00bb. Nous avons ensuite discut\u00e9 (c\u2019est une discussion assez courante aujourd\u2019hui en Gr\u00e8ce\u2026) des difficult\u00e9s \u00e9conomiques apr\u00e8s une sortie de l\u2019euro: n\u00e9cessit\u00e9 que l\u2019Etat ach\u00e8te des biens strat\u00e9giques (p\u00e9trole) ou de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 (m\u00e9dicaments) et les distribue en les rationnant ; possibilit\u00e9 de reconstruire \u00e0 vitesse acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e l\u2019agriculture grecque litt\u00e9ralement d\u00e9truite par l\u2019Union europ\u00e9enne ; opportunit\u00e9 ou pas de maintenir la sp\u00e9cialisation de la production grecque dans le tourisme, de la d\u00e9velopper dans les domaines de l\u2019\u00e9nergie \u00e9cologique ; d\u2019inventer des partenariats \u00e9conomiques avec la Chine et la Russie et g\u00e9opolitique avec les gouvernements de gauche en Am\u00e9rique latine, etc. Puis le taxi m\u2019a pos\u00e9 une question, qui continue de me faire r\u00e9fl\u00e9chir : pensez-vous \u2013 vous qui \u00eates universitaire, faites de la politique, etc. \u2013 que l\u2019Union europ\u00e9enne existera encore dans 20 ans ?<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai r\u00e9pondu prudemment, que ne serait-ce que l\u2019effritement ou le d\u00e9mant\u00e8lement de la zone euro constituerait un \u00e9v\u00e9nement litt\u00e9ralement r\u00e9volutionnaire, que ce genre de choses n\u2019est jamais le plus probable, qu\u2019en France et en Allemagne une majorit\u00e9 de la population et de la gauche continue de penser que l\u2019Union europ\u00e9enne est un bon projet qui a mal tourn\u00e9 mais qui un jour sera enfin une institution d\u00e9mocratique et progressiste, etc. Alors cet \u00e9tonnant chauffeur m\u2019a dit la chose suivante (qui n\u2019est \u00e9videmment pas tout \u00e0 fait correct d\u2019un point de vue historique mais que j\u2019ai trouv\u00e9 fort int\u00e9ressant) : \u00ab l\u2019Empire de Rome avait une doctrine, la \u00ab pax romana \u00bb, qui ressemble \u00e0 l\u2019id\u00e9e de paix europ\u00e9enne aujourd\u2019hui et qui \u00e9tait \u00e0 la fois une id\u00e9e militaire, politique, id\u00e9ologique ; d\u2019autres Empires se sont constitu\u00e9 seulement \u00e0 partir d\u2019alliances entre des souverains, si bien qu\u2019il n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas question de paix ou de guerre mais seulement d\u2019int\u00e9r\u00eat ; mais pensez-vous qu\u2019un Empire qui a 50 ans et qui est d\u00e9j\u00e0 tellement contest\u00e9 puisse se maintenir tr\u00e8s longtemps ? \u00bb. Je lui ai r\u00e9pondu que \u00ab l\u2019opinion publique \u00bb n\u2019a malheureusement aucune force par elle-m\u00eame, que le peuple doit toujours s\u2019organiser et trouver des formes d\u2019expression politique, et que l\u2019euro ou l\u2019Union europ\u00e9enne pourraient continuer d\u2019exister avec 90% d\u2019europ\u00e9ens qui lui serait oppos\u00e9s. Mais ma r\u00e9ponse ne m\u2019a pas vraiment convaincu, ou plut\u00f4t elle m\u2019a conduit \u00e0 une autre question, qui nous ram\u00e8ne aux enseignements de la d\u00e9faite : est-il s\u00e9rieux d\u2019envisager une transition d\u00e9mocratique (qui constitue, comme je la comprends, le c\u0153ur de la proposition politique d\u2019Ensemble) dans les domaines sociaux, \u00e9cologiques, \u00e9conomiques et politiques sans en passer par une \u00e9mancipation de la tutelle du L\u00e9viathan de l\u2019Union europ\u00e9enne ?<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Plut\u00f4t que l\u2019id\u00e9ologie \u00ab europ\u00e9aniste \u00bb, c\u2019est l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019une transition que je voudrais finalement interroger, \u00e0 partir d\u2019une question que nous sommes nombreux \u00e0 nous \u00eatres pos\u00e9s en Gr\u00e8ce ces derni\u00e8res semaines : \u00e0 quoi a servi au juste le programme de Thessalonique ?<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #808000;\">Conclusion \u2013 Le probl\u00e8me de la transition<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Plut\u00f4t que d\u2019apporter une pierre \u00e0 l\u2019\u00e9difice des savantes consid\u00e9rations strat\u00e9giques concernant la mani\u00e8re de conduire des \u00ab n\u00e9gociations \u00bb ou un \u00ab rapport de forces \u00bb avec l\u2019Union europ\u00e9enne, il me para\u00eet donc raisonnable de r\u00e9fl\u00e9chir d\u2019abord \u00e0 ce fait simple, qui constitue le fond des discussions en Gr\u00e8ce ces derni\u00e8res semaines : le gouvernement a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu sur la base d\u2019un programme qu\u2019il a continu\u00e9 de d\u00e9fendre dans les premi\u00e8res semaines suivant son \u00e9lection mais qu\u2019il a \u00e9chou\u00e9 et d\u00e9sormais renonc\u00e9 \u00e0 mettre en \u0153uvre.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Rappelons que ce programme comportait quatre volets : mesures d\u2019urgence contre la pauvret\u00e9, r\u00e9forme d\u00e9mocratique de l\u2019\u00c9tat, relance de l\u2019\u00e9conomie, solution du probl\u00e8me de la dette publique. Or le troisi\u00e8me M\u00e9morandum annule l\u2019essentiel des quelques mesures d\u2019urgence contre la crise humanitaire vot\u00e9es en f\u00e9vrier dernier, et va au contraire l\u2019approfondir. Nous sommes si loin d\u2019une r\u00e9forme d\u00e9mocratique de l\u2019\u00c9tat que les biens publics grecs sont en voie de privatisation syst\u00e9matique et acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, que la Vouli vote \u00e0 nouveau en proc\u00e9dures express les mesures r\u00e9dig\u00e9es par les institutions europ\u00e9ennes tandis que les mens in black des institutions sont de retour \u00e0 Ath\u00e8nes. L\u2019impact r\u00e9cessif de ces mesures, qui contredisent point par point le programme de Thessalonique (notamment concernant les retraites et la fiscalit\u00e9), est \u00e9vident. Et il n\u2019est plus question d\u2019une annulation, m\u00eame partielle, de la dette mais au contraire d\u2019une nouvelle accumulation (au moins 80 milliards) et d\u2019une restructuration qui n\u2019est en rien garantie et dont il est manifeste qu\u2019elle ne supprimera en aucune mani\u00e8re l\u2019\u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s qui p\u00e8se sur la vie \u00e9conomique et politique du pays. Enfin, une autre catastrophe est en route : la retraite populaire du champ de la bataille politique, tant sur le plan des luttes sociales (qui n\u2019ont rien obtenu ou presque en cinq ans) que de la politique parlementaire, qui a donc fait, pour de nombreux grecs, la preuve de son caract\u00e8re inutile, absurde et n\u00e9faste. A ce stade, donc, se rappeler du programme de Thessalonique a une premi\u00e8re utilit\u00e9 : mesurer l\u2019ampleur de la d\u00e9faite.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Bien entendu, on ne saurait en rester l\u00e0 et ce diagnostic doit servir un objectif politique positif: \u00e9laborer et d\u00e9fendre les moyens permettant r\u00e9ellement de mettre en \u0153uvre ce programme. En Gr\u00e8ce, c\u2019est la tache imm\u00e9diate de toutes celles et ceux qui, prenant acte du virage \u00e0 droite du gouvernement et de l\u2019alignement corr\u00e9latif de Syriza, cherchent \u00e0 construire en dehors de ce parti une nouvelle coalition pour repr\u00e9senter le \u00ab non \u00bb de gauche aux m\u00e9morandums et \u00e0 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9. Mais cette r\u00e9flexion engage aussi toutes les forces de la gauche radicale europ\u00e9enne : il s\u2019agit de rien moins que de leur cr\u00e9dibilit\u00e9 politique. Or de ce point de vue \u00e9galement, se rappeler du programme de Thessalonique produit un effet de d\u00e9calage par rapport \u00e0 la plupart des discussions en cours en Europe. Ni le \u00ab plan B \u00bb plus ou moins syst\u00e9matiquement pr\u00e9par\u00e9 par Yanis Varoufakis et plus ou moins s\u00e9rieusement envisag\u00e9 par Alexis Tsipras, ni aucune des diverses propositions (\u00ab IOU \u00bb, contr\u00f4le des capitaux, moratoire sur la dette) visant \u00e0 \u00ab tenir le si\u00e8ge \u00bb face \u00e0 la strat\u00e9gie d\u2019ass\u00e8chement des liquidit\u00e9s orchestr\u00e9e par l\u2019Union europ\u00e9enne, ne permettent de r\u00e9pondre \u00e0 la question des moyens d\u2019une mise en \u0153uvre \u2013 en milieu institutionnel hostile \u2013 de ce programme. S\u2019en tenir \u00e0 ces propositions sans poser la question de la transition revient dans les faits \u00e0 valider la strat\u00e9gie d\u00e9sastreuse du gouvernement grec (n\u00e9gocier aussi longtemps que possible jusqu\u2019\u00e0 la capitulation compl\u00e8te) et \u00e0 donner du grain \u00e0 moudre \u00e0 celles et ceux qui claironnent qu\u2019aucune alternative n\u2019est possible.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Il faut donc poser le probl\u00e8me des moyens de la mise en \u0153uvre d\u2019une politique de transition. Cette question, le parti Syriza l\u2019a clairement remis sur le devant de la sc\u00e8ne en \u00e9laborant un programme politiquement mod\u00e9r\u00e9 mais qui s\u2019est av\u00e9r\u00e9 anti-syst\u00e9mique. Comme les faits viennent de nous le rappeler, il n\u2019est pas possible, par exemple, de lutter contre l\u2019\u00e9vasion fiscale internationale, d\u2019effectuer une politique \u00e9conomique de type keyn\u00e9sienne ou de r\u00e9duire le poids de la dette publique dans le cadre de l\u2019Union europ\u00e9enne ; ni de contr\u00f4ler, r\u00e9duire ou d\u00e9sorganiser le pouvoir de la finance si on ne contr\u00f4le pas la banque centrale et la cr\u00e9ation mon\u00e9taire (ni de d\u00e9mocratiser les m\u00e9dias tant qu\u2019ils appartiennent \u00e0 des propri\u00e9taires priv\u00e9es, etc.). Et c\u2019est la principale faute politique du gouvernement Syriza, qui l\u2019a conduit tout droit \u00e0 la reddition : ne pas avoir \u00e9labor\u00e9, mis en discussion et d\u00e9fendu les moyens concrets de la mise en \u0153uvre de son programme. Il est probable \u2013 comme j\u2019essaie de le montrer dans un ouvrage en cours d\u2019\u00e9criture sur les rapports entre travail et d\u00e9mocratie aujourd\u2019hui \u2013 que prendre au s\u00e9rieux la question de la transition exige d\u2019aller beaucoup plus loin que le programme de Thessalonique ; qu\u2019il est n\u00e9cessaire de transformer la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb de l\u2019organisation des moyens et des fins du travail, afin que les travailleurs puissent devenir les sujets de la r\u00e9forme d\u00e9mocratique des institutions. Mais pour n\u2019en rester qu\u2019aux enseignements imm\u00e9diats de la d\u00e9faite du gouvernement grec, il me semble que la gauche europ\u00e9enne du XXIe si\u00e8cle n\u2019aura d\u00e9sormais plus aucune chance d\u2019\u00eatre cr\u00e9dible si elle ne met pas en avant le probl\u00e8me de la transition, c\u2019est-\u00e0-dire de la transformation d\u00e9mocratique et \u00e9cologique des institutions, qui implique d\u2019en d\u00e9manteler compl\u00e8tement certaines, d\u2019en r\u00e9former d\u2019autres, d\u2019en cr\u00e9er de nouvelles.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Dans cette perspective, la question de la sortie imm\u00e9diate ou d\u2019une tentative d\u2019infl\u00e9chissement d\u00e9mocratique et de gauche de l\u2019euro et des institutions de l\u2019Union europ\u00e9enne devraient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e de mani\u00e8re pragmatique dans chaque pays : les institutions existantes permettent-elles de r\u00e9gler les probl\u00e8mes sociaux prioritaires et de mettre en \u0153uvre le programme que se donne la gauche radicale ? Pour la Gr\u00e8ce, la d\u00e9monstration a \u00e9t\u00e9 faite que, non seulement pour mettre en \u0153uvre une transition d\u00e9mocratique sur la base du programme de Thessalonique mais d\u00e9j\u00e0 pour des mesures \u00e9conomiques et sociales d\u2019urgence, les institutions europ\u00e9ennes sont un obstacle absolu. Une r\u00e9forme ou une n\u00e9gociation s\u2019\u00e9tant av\u00e9r\u00e9e impossible, il ne reste que l\u2019option de la sortie de l\u2019euro, et peut-\u00eatre de l\u2019Union europ\u00e9enne. Cela n\u00e9cessit\u00e9 un effort de pr\u00e9paration id\u00e9ologique, de r\u00e9organisation \u00e9conomique et de participation d\u00e9mocratique importants, mais, d\u00e9sormais \u00ab il n\u2019y a pas d\u2019alternative \u00bb pour la Gr\u00e8ce.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\">Pour les autres pays europ\u00e9ens, s\u2019il ne para\u00eet pas raisonnable d\u2019esp\u00e9rer une victoire \u00e9lectorale telle que celle de Syriza le 25 janvier dans les toutes prochaines ann\u00e9es, du moins le dilemme entre un programme de transition d\u00e9mocratique et l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne peut-il \u00eatre clairement pos\u00e9. Faut-il \u2013 comme le fait manifestement Podemos suite \u00e0 la d\u00e9b\u00e2cle grecque \u2013 revoir les ambitions de justice, de d\u00e9mocratie et d\u2019\u00e9mancipation \u00e0 la baisse \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019on ne veut pas envisager de rupture avec les institutions europ\u00e9ennes ? Ou bien faut-il, comme l\u2019envisage d\u00e9sormais un nombre croissant d\u2019\u00e9lecteurs, de militants et de dirigeants de la gauche radicale grecque, remettre en question l\u2019appartenance \u00e0 ces institutions et pr\u00e9parer la rupture afin d\u2019amorcer, enfin, dans les domaines \u00e9conomique, \u00e9cologique et politique, un processus de transition d\u00e9mocratique ? C\u2019est \u00e0 mon sens le deuxi\u00e8me enseignement de la d\u00e9faite de Syriza : la gauche doit choisir entre l\u2019appartenance \u00e0 tout prix \u00e0 l\u2019Union \u00e9conomique et mon\u00e9taire et la mise en \u0153uvre d\u2019un projet d\u2019\u00e9mancipation \u00e9conomique et politique ; il n\u2019y a pas plus de troisi\u00e8me voie entre ces deux options qu\u2019il n\u2019\u00e9tait possible pour Syriza de se maintenir plus de quelques mois dans le double bind \u00ab ni sortie de l\u2019euro, ni m\u00e9morandum \u00bb.<\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><b>Faute de r\u00e9pondre d\u00e9mocratiquement \u00e0 cette question, le risque est grand que la gauche europ\u00e9enne continue de participer malgr\u00e9 elle \u00e0 la d\u00e9sertion de la politique, ouvrant une voie royale \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite et laissant les forces populaires, comme aujourd\u2019hui \u00e0 nouveau en Gr\u00e8ce, sans aucune arme efficace dans la guerre conduite contre elles par le pouvoir financier et l\u2019Europe n\u00e9olib\u00e9rale. Mais si nous y parvenons \u2013 et que nous reconnaissons que la d\u00e9faite de Syriza n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re \u00e0 nos propres faiblesses et r\u00e9v\u00e8le les impasses de certaines de nos positions politiques \u2013 alors l\u2019espoir n\u00e9 en Gr\u00e8ce les 25 janvier et 5 juillet 2015 pourra ouvrir la voie, en France comme dans d\u2019autres pays en Europe, \u00e0 la construction et \u00e0 la victoire d\u2019une gauche v\u00e9ritablement radicale et enfin r\u00e9aliste.<br \/>\n<\/b><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><b><span style=\"color: #0000ff;\">Alexis Cukier, <em>Ath\u00e8nes, mercredi 5 ao\u00fbt.<\/em><\/span><\/b><\/h3>\n<\/div>\n<gcse:search><\/gcse:search>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les six premiers mois du gouvernement conduit par Syriza ont constitu\u00e9 une s\u00e9quence politique d\u2019une importance d\u00e9cisive pour l\u2019avenir de la Gr\u00e8ce et des gauches radicales europ\u00e9ennes. Le r\u00e9sultat est manifeste : le gouvernement d\u2019Alexis Tsipras a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 amorcer la mise en \u0153uvre d\u2019une politique alternative \u00e0 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et au n\u00e9olib\u00e9ralisme. 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