{"id":15647,"date":"2015-08-03T13:35:58","date_gmt":"2015-08-03T12:35:58","guid":{"rendered":"http:\/\/alternatifs81.fr\/?p=15647"},"modified":"2015-09-07T12:24:17","modified_gmt":"2015-09-07T11:24:17","slug":"echelle-du-monde-crise-de-civilisation-peuple-et-luttes-philippe-zarifian","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alternatifs81.fr\/?p=15647","title":{"rendered":"\u00c9chelle du monde, crise de civilisation, peuple et luttes. Philippe ZARIFIAN"},"content":{"rendered":"<h3><em><span style=\"color: #0000ff;\">Voici ci-dessous, \u00a0un texte que j\u2019ai \u00e9crit en 2005 et qui me semble rester d\u2019actualit\u00e9.<\/span><\/em><\/h3>\n<h3><span style=\"color: #0000ff;\">Philippe ZARIFIAN<\/span><\/h3>\n<h3><\/h3>\n<div>\n<h2 align=\"center\"><span style=\"font-family: Century; color: #339966;\"><b>\u00c9chelle du monde, crise de civilisation, peuple et luttes.<\/b><\/span><\/h2>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century; color: #808000;\">1.\u00a0<u>Crise de civilisation ?<\/u><\/span><\/h3>\n<div id=\"attachment_15343\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/Pezinture-du-26-oct-2009-1-Small-1.jpg\" rel=\"lightbox[15647]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-15343\" class=\"wp-image-15343 size-medium\" src=\"http:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/Pezinture-du-26-oct-2009-1-Small-1-300x201.jpg\" alt=\"OLYMPUS DIGITAL CAMERA\" width=\"300\" height=\"201\" srcset=\"https:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/Pezinture-du-26-oct-2009-1-Small-1-300x201.jpg 300w, https:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/Pezinture-du-26-oct-2009-1-Small-1.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-15343\" class=\"wp-caption-text\">Peinture de KALIE<\/p><\/div>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Nous avons l&rsquo;impression &#8211; mais nous sommes loin de pouvoir enti\u00e8rement le rationaliser &#8211; que nous vivons une crise d&rsquo;une profondeur consid\u00e9rable. Nous risquons bien davantage de la sous-estimer que de la surestimer. Quelque chose meurt, dans la trajectoire de la civilisation occidentale, elle-m\u00eame devenue beaucoup trop influente pour ne pas entra\u00eener dans son sillage les autres espaces civilisationnels. <\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Meurt d&rsquo;abord, mais selon d&rsquo;incessants soubresauts, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un dragon bless\u00e9, tout le syst\u00e9misme \u00e9conomique, toute l&rsquo;\u00e9norme machinerie fonctionnelle que le capitalisme, comme rapport social, a engendr\u00e9. Ce que Deleuze qualifiait d&rsquo;axiomatique, r\u00e9gulant des flux sans codes et sans territoires, est aussi un vaste m\u00e9canisme fonctionnalisant la vie humaine, lui assignant place, r\u00f4le, r\u00e9sultats, finalit\u00e9s, et rejetant tout ce qui n&rsquo;est pas fonctionnellement utile dans une p\u00e9riode donn\u00e9e.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Marx a vis\u00e9 juste en parlant des capitalistes comme des \u00ab\u00a0fonctionnaires\u00a0\u00bb du capital, ou encore en les d\u00e9signant comme \u00ab\u00a0porteurs\u00a0\u00bb du capital. Le syst\u00e9misme n&rsquo;aura pas \u00e9t\u00e9 un choix th\u00e9orique, mais une analyse lucide de la \u00ab\u00a0mise en syst\u00e8me\u00a0\u00bb d&rsquo;un fonctionnement qui ne r\u00e9pond \u00e0 aucune volont\u00e9 sp\u00e9cifique, qui s&rsquo;auto-entretient avec une formidable efficacit\u00e9, un vaste automate auquel jamais personne, dans les phases ant\u00e9rieures de notre civilisation, n&rsquo;aurait pu penser. <\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Certes, il aura fallu que certaines passions correspondantes se d\u00e9veloppent et prennent de l&rsquo;ampleur socialement : le culte protestant du travail, l&rsquo;app\u00e2t du gain, voire la morale utilitariste. <\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Mais elles n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 centrales. <\/span><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">C&rsquo;est lorsque la machine se d\u00e9r\u00e8gle, que le dragon commence \u00e0 d\u00e9faillir, que les passions lat\u00e9rales s&rsquo;exacerbent. Un capitalisme de plus en plus corrompu, ou, selon une direction compl\u00e9mentaire, un capitalisme qui exacerbe et radicalise ses r\u00e9f\u00e9rents moraux protestants, est un capitalisme malade, qui, au sens rigoureux du terme, dysfonctionne. Et personne n&rsquo;a le pouvoir de le r\u00e9parer. Cette b\u00eate bless\u00e9e devient m\u00e9chante. Elle d\u00e9truit, modifiant ainsi son orientation premi\u00e8re. Vaste machine \u00e0 innover, parce que l&rsquo;innovation \u00e9tait le moteur de son ressourcement, apte \u00e0 surmonter ses crises p\u00e9riodiques de valorisation \u00e9conomique, voici que le syst\u00e8me s&rsquo;\u00e9gare : assis sur des bases r\u00e9tr\u00e9cies, il se polarise sur les simples flux de capital-argent, en exacerbant et radicalisant la pression mise sur ce qui peut encore les alimenter, sous l&rsquo;\u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s de provoquer des soubresauts p\u00e9riodiques, qui s&rsquo;expriment dans les crises financi\u00e8res.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Le moindre salari\u00e9, le moindre individu fonctionnellement assujetti \u00e0 son r\u00f4le dans une entreprise, sent monter une pression et une ins\u00e9curit\u00e9 qui deviennent \u00e0 la limite du supportable. Il devient l&rsquo;alter-ego des pauvres et des exclus, de ceux que le syst\u00e8me n&rsquo;absorbe plus.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Et voici que se pose \u00e0 nous cette \u00e9norme question : devons-nous rester sans rien faire ? Autrement dit : pouvons-nous vivre sans l&rsquo;\u00e9conomique ? Si l&rsquo;axiomatique centrale se meurt, si toutes les r\u00e9gulations connexes se d\u00e9litent, si les institutions correspondantes entrent en crise, pouvons-nous simplement contempler la fuite des flux ainsi \u00ab\u00a0lib\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb, qui risquent bien plut\u00f4t de se comporter comme des brisures de radeaux sur une <span id=\"OBJ_PREFIX_DWT528_com_zimbra_date\" class=\"Object\">mer<\/span> d\u00e9cha\u00een\u00e9e, des flux plus contraints dans leur errance qu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 ?<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Voici une question \u00e9norme dont, involontairement, nous h\u00e9ritons : comment \u00ab\u00a0d\u00e9fonctionnaliser\u00a0\u00bb notre civilisation ? Comment laisser le monstre automate s&rsquo;agiter dans ses convulsions, sans \u00eatre entra\u00een\u00e9 par la d\u00e9pendance qu&rsquo;il a su cr\u00e9er, car de lui, de son fonctionnement, nous tirons, nous, hommes hautement civilis\u00e9s, notre subsistance \u00e9l\u00e9mentaire? D\u00e9fonctionnaliser les conduites de base dans notre civilisation. Ou plut\u00f4t \u00e9difier de nouvelles formes de production de notre existence qui ne soient plus l&rsquo;expression esclave d&rsquo;une vaste machinerie qui engendre et r\u00e9partit les biens, autant qu&rsquo;elle engendre et r\u00e9partit les classes sociales et les conflits. Se meurt aussi la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">La vaste fiction sur laquelle notre civilisation moderne s&rsquo;est constitu\u00e9e, fiction d&rsquo;un individu \u00ab\u00a0libre\u00a0\u00bb, d\u00e9tenteur de droits-pouvoirs, inh\u00e9rents \u00e0 sa condition d&rsquo;homme-citoyen, qui d\u00e9l\u00e8gue le soin \u00e0 des partis et des repr\u00e9sentants de gouverner en son nom, se d\u00e9lite. Elle se d\u00e9lite comme croyance. Elle se d\u00e9lite aussi parce que la violence intrins\u00e8que de l&rsquo;Etat r\u00e9appara\u00eet dans une exacerbation du volontarisme politique, sorte d&rsquo;\u00e9quivalent du d\u00e9r\u00e8glement du fonctionnalisme \u00e9conomique. Nous voyons appara\u00eetre ou r\u00e9appara\u00eetre l&rsquo;arbitraire de la prise de d\u00e9cision des hauts dirigeants, et du petit groupe de \u00ab\u00a0conseillers\u00a0\u00bb qui les entourent, pouvoir arbitraire dont le formalisme juridique et la promulgation des lois ne sont plus que l&rsquo;enveloppe. La d\u00e9mocratie lib\u00e9rale est devenue trop co\u00fbteuse, co\u00fbteuse en adh\u00e9sion passive de la part des suppos\u00e9s citoyens, co\u00fbteuse en respect des institutions et des sanctions juridico-politiques de la part des gouvernants. La m\u00e9canique \u00e9lectorale reste le dernier rempart d&rsquo;une vie politique qui se vide \u00e0 la fois de sa l\u00e9gitimit\u00e9 et de sa l\u00e9galit\u00e9.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">La crise de l&rsquo;Etat-Social et des protections qu&rsquo;il accorde n&rsquo;y est pas pour rien. L&rsquo;adresse directe, par l&rsquo;interm\u00e9diaire des m\u00e9dias, des hauts gouvernants aux \u00ab\u00a0individus de base\u00a0\u00bb devient la m\u00e9thode centrale de gouvernement. Elle se repositionne tr\u00e8s largement sur le registre des passions tristes, de la peur, de la culpabilit\u00e9. Ce d\u00e9litement est progressif.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Il n&rsquo;a pas besoin de passer par l&rsquo;instauration d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;exception ou d&rsquo;une dictature. Mais il sape les croyances d\u00e9mocratiques. Plus les gouvernants agitent le drapeau de la d\u00e9mocratie et du \u00ab\u00a0monde libre\u00a0\u00bb (face aux barbares orientaux), plus nous pouvons constater, nous habitants de ce monde, que la d\u00e9mocratie se vide et les libert\u00e9s se r\u00e9duisent. Il ne s&rsquo;agit aucunement, dans les pays centraux, d&rsquo;un retour du populisme. L&rsquo;adresse directe qui se fait \u00e0 travers les m\u00e9dias n&rsquo;est pas celle d&rsquo;un souverain en direction de \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb peuple. Le peuple n&rsquo;existe plus. Face \u00e0 des individus suppos\u00e9s atomis\u00e9s, les gouvernants pr\u00eachent de plus en plus dans le vide : vide de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qui est port\u00e9 \u00e0 leurs propos, vide de l&rsquo;esp\u00e8ce d&rsquo;indiff\u00e9rence et de r\u00e9signation \u00e0 la fois qui est manifest\u00e9e \u00e0 leur \u00e9gard par les suppos\u00e9s \u00ab\u00a0citoyens\u00a0\u00bb. Mais l&rsquo;important est que cette pr\u00eache devient, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, sans importance. La souverainet\u00e9 s&rsquo;exprimera dans des d\u00e9cisions, se pr\u00e9sentant comme \u00ab\u00a0d\u00e9cisionnistes\u00a0\u00bb, volontaristes, sans avoir r\u00e9ellement \u00e0 se r\u00e9clamer de la l\u00e9gitimit\u00e9 populaire, ni d&rsquo;un d\u00e9bat d&rsquo;opinion. Sarkozy en est, en France, la caricature.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">La politique est absorb\u00e9e par le politique, la souverainet\u00e9 politique par l&rsquo;urgence de l&rsquo;action \u00e9tatique. Car, voici bien le ressort de cette liquidation partielle de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale : il y a urgence \u00e0 faire face, comme pouvoir d&rsquo;Etat, \u00e0 des menaces d&rsquo;effondrements \u00e9conomiques et financiers, comme il y a urgence \u00e0 appara\u00eetre au centre du nouveau r\u00e9gime de guerre. Ce qui se faisait encore tranquillement, dans la p\u00e9riode dite n\u00e9o-lib\u00e9rale, se radicalise brusquement. L&rsquo;Etat r\u00e9affirme son pouvoir, au moment m\u00eame o\u00f9 la politique se d\u00e9lite.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Non pas Etat d&rsquo;exception, car les r\u00e8gles d\u00e9mocratiques peuvent continuer d&rsquo;\u00eatre respect\u00e9es, mais Etat sans vie politique r\u00e9elle, m\u00eame fictionnelle. L&rsquo;exercice d&rsquo;un pouvoir, qui s&rsquo;affirme de plus en plus dans sa violence intrins\u00e8que, sans \u00eatre soutenu par une croyance dans la fiction lib\u00e9rale, ni mod\u00e9r\u00e9 par cette derni\u00e8re. Car il ne s&rsquo;agit plus, ni de gouverner la population, ni de discipliner les corps. Il s&rsquo;agit de trancher dans le vif, sur le soutien financier aux firmes globalis\u00e9es, sur le s\u00e9curitaire, sur le r\u00e9gime de guerre, sur un Etat-Social devenu trop co\u00fbteux, etc.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Lorsque des manifestations de rue d\u00e9noncent cette \u00e9volution, elles le font de mani\u00e8re sympathique, mais avec l&#8217;emprunt d&rsquo;une p\u00e9riode pass\u00e9e, une vieille fiction \u00ab\u00a0mouvementiste\u00a0\u00bb, et une efficacit\u00e9 concr\u00e8te limit\u00e9e.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Nous voici confront\u00e9 \u00e0 ce nouveau d\u00e9fi : comment penser la politique d&rsquo;une civilisation \u00e9mergente ? Est-ce que l&rsquo;appauvrissement de la politique doit nous inciter \u00e0 chercher \u00e0 la revivifier, ou ne faut-il pas plut\u00f4t se dire que le d\u00e9bat public devient, et doit devenir de plus en plus, un espace d&rsquo;interm\u00e9diation vers la prise en charge ouverte d&rsquo;enjeux \u00e9thiques, portant sur le vivre libre, \u00e0 la fois singuli\u00e8rement personnel et mondialis\u00e9 ? Est-ce que le fameux adage mao\u00efste, \u00ab\u00a0la politique au poste de commande\u00a0\u00bb, n&rsquo;est pas en train de rendre l&rsquo;\u00e2me? La question n&rsquo;est plus : qui gouverne ? , mais : comment assurer la pl\u00e9nitude du vivre et nous engager dans sa promotion ? Comment repenser la d\u00e9mocratie sur des bases \u00e9thiques, post-politiques ? Meurt enfin la configuration id\u00e9elle (id\u00e9ologique) qui a support\u00e9 la preuve de la modernit\u00e9 de la civilisation occidentale.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Malgr\u00e9 les fractures que quelques g\u00e9ants h\u00e9t\u00e9rodoxes de la pens\u00e9e, Hobbes, Spinoza, Marx, Nietzsche, ont su op\u00e9rer, le corpus dominant s&rsquo;est r\u00e9duit \u00e0 une sorte de vaste tautologie : la civilisation occidentale est civilis\u00e9e, et apte \u00e0 engendrer le progr\u00e8s. La civilisation occidentale est LA civilisation. Son univers est en permanence, dans et malgr\u00e9 ses conflits, propice \u00e0 la pacification, \u00e0 la rationalisation, \u00e0 l&rsquo;intellectualisation, au triomphe de la raison et au progr\u00e8s mat\u00e9riel. Elle est un univers du droit, apte \u00e0 domestiquer les puissances sauvages. C&rsquo;est moins la philosophie que la sociologie qui a fourni les id\u00e9olog\u00e8mes de base autour desquels, dans d&rsquo;infinies et monotones variations, cette configuration id\u00e9elle a pu se d\u00e9velopper. La civilisation occidentale moderne s&rsquo;organise autour de deux p\u00f4les qui cherchent en permanence \u00e0 s&rsquo;\u00e9quilibrer : l&rsquo;individu et la soci\u00e9t\u00e9. Entre les deux : les institutions interm\u00e9diaires. L&rsquo;individuel, le social et le collectif. L&rsquo;individuel pour l&rsquo;id\u00e9al de libert\u00e9, le social pour la coh\u00e9sion et l&rsquo;int\u00e9gration globales, le collectif pour les conflits qui animent le progr\u00e8s. L&rsquo;\u00e9quilibre dynamique est fourni par les institutions r\u00e9gulatrices et l&rsquo;\u00e9nergie normative et contestable du droit. En permanence se cr\u00e9ent des d\u00e9s\u00e9quilibres, en permanence ils sont surmont\u00e9s.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Cet univers refoule d\u00e9sirs et sauvagerie, il annihile l&rsquo;expression des puissances. Il ne peut conna\u00eetre que son n\u00e9gatif : la barbarie. Pleine raison ou barbarie, ordre et progr\u00e8s ou r\u00e9gression. Nous pouvons pencher vers l&rsquo;individualisme ou nous laisser porter par le holisme ou encore nous laisser bercer par l&rsquo;infinie variation des relations humanistes aux autruis, les autres que nous-m\u00eames, c&rsquo;est toujours la m\u00eame histoire qui se raconte. Et tous ensemble, nous, individus du premier monde, des pays centraux, nous pouvons nous r\u00e9jouir d&rsquo;\u00eatre civilis\u00e9s. Quelle gloire !<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Parfois les ravages de la guerre et de la barbarie que l&rsquo;occident \u00ab\u00a0civilis\u00e9\u00a0\u00bb promeut peuvent animer des doutes sur la r\u00e9alit\u00e9 de notre civilisation, mais aucune r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 assez forte pour ruiner une configuration id\u00e9elle, une id\u00e9ologie. Or voici qu&rsquo;elle entre en crise, non seulement par d\u00e9litement interne, mais parce que d&rsquo;autres id\u00e9es se font jour.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Ces id\u00e9es nous disent que ni les individus, ni la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;existent, comme id\u00e9es ad\u00e9quates, et que les id\u00e9ologies collectives n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 que de p\u00e2les et mortelles r\u00e9f\u00e9rences. Elles nous disent que seules existent des individualit\u00e9s, des puissances, des compositions, des coop\u00e9rations, des devenirs, des \u00e9v\u00e9nements. Elles nous disent que l&rsquo;opposition entre civilisation et barbarie est un leurre, que la civilisation occidentale moderne a toujours secr\u00e9t\u00e9, dans sa modernit\u00e9 m\u00eame, la barbarie. Elles nous invitent \u00e0 lier d\u00e9sormais, dans la positivit\u00e9 assum\u00e9e de leur tension, sauvagerie et puissance de la pens\u00e9e. Elles nous font voir des propensions et des croisements de perspectives sur le monde, l\u00e0 l&rsquo;on voulait nous faire croire \u00e0 une pseudo-libert\u00e9 n\u00e9gative. Elles en appellent au d\u00e9ploiement de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;on voulait, id\u00e9ellement, nous enfermer dans la cohabitation d&rsquo;int\u00e9r\u00eats \u00e9gocentr\u00e9s.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Un autre univers s&rsquo;offre \u00e0 notre regard et \u00e0 notre langage. Moins qu&rsquo;une reconfiguration id\u00e9elle de notre civilisation, on peut penser &#8211; et la gravit\u00e9 de la question \u00e9cologique nous y invite &#8211; qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un d\u00e9centrement vers l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;une nouvelle cosmologie, d&rsquo;une nouvelle vision du cosmos, dont la civilisation humaine n&rsquo;est qu&rsquo;une partie. Et nous ne partons pas de rien : les \u00e9mergences d&rsquo;id\u00e9es nouvelles au c\u0153ur de la modernit\u00e9 renouent \u00e0 la fois avec les formidables \u00e9laborations des grands penseurs h\u00e9t\u00e9rodoxes &#8211; ceux du 16 et 17\u00e8me si\u00e8cles en particulier -, mais aussi avec des traditions civilisationnelles enfouies ou largement d\u00e9truites, qui avait su porter leur ambition au niveau d&rsquo;une cosmologie. L&rsquo;un des exemples les plus \u00e9tonnants en reste la cosmologie des am\u00e9rindiens .<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century; color: #008000;\">2.\u00a0<u>La mort artificiellement provoqu\u00e9e des civilisations.<\/u><\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">La pens\u00e9e \u00e9cologique nous a appris \u00e0 d\u00e9velopper une r\u00e9flexion et une action sur la disparition pr\u00e9cipit\u00e9e et artificiellement provoqu\u00e9e des esp\u00e8ces vivantes. Une formule la r\u00e9sume : la r\u00e9duction de la bio-diversit\u00e9. Il faut prendre cette r\u00e9flexion avec rigueur pour \u00e9viter de tomber dans la naturalisme ou dans toute approche nostalgique. Que des esp\u00e8res disparaissent, cela n&rsquo;a rien de nouveau et de pr\u00e9occupant en soi. Cela fait partie des grands cycles des mutations et des \u00e9v\u00e9nements \u00a0\u00bb catastrophiques \u00a0\u00bb peuvent induire des disparitions brutales. Mais il faut porter attention aux deux adjectifs : \u00a0\u00bb pr\u00e9cipit\u00e9e \u00a0\u00bb et \u00a0\u00bb artificiellement provoqu\u00e9e \u00ab\u00a0.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Car, l\u00e0 o\u00f9 nous avons toutes bonnes raisons de nous pr\u00e9occuper de la r\u00e9duction de la bio-diversit\u00e9 (au sens large du terme), c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 la fois :<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">&#8211; elle engage notre responsabilit\u00e9 sp\u00e9cifiquement humaine face \u00e0 l&rsquo;existence des g\u00e9n\u00e9rations futures, renvoyant au Principe Responsabilit\u00e9 mis en lumi\u00e8re par Hans Jonas,<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">&#8211; elle affaiblit le potentiel du vivant, dont celui de notre propre esp\u00e8ce.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Bien des exemples peuvent en attester : des plantes \u00e0 pouvoir m\u00e9dicinal qui disparaissent, c&rsquo;est une source de soin et de gu\u00e9rison qui s&rsquo;\u00e9vanouit. Des esp\u00e8res animales qui disparaissent, ce sont des cha\u00eenes du vivant qui sont rompues, entra\u00eenant, soit des prolif\u00e9rations incontr\u00f4l\u00e9es d&rsquo;autres esp\u00e8ces, soit des suites in\u00e9vitables de mort d&rsquo;autres esp\u00e8ces. Des esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales qui disparaissent, ce sont souvent des paysages entiers qui se modifient progressivement, avec, par exemple, le d\u00e9veloppement de nouvelles zones d\u00e9sertiques. Ou bien encore, c&rsquo;est la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de l&rsquo;eau et l&rsquo;oxyg\u00e9nation des oc\u00e9ans qui se d\u00e9gradent. Sur un tout autre registre, des esp\u00e8ces \u00a0\u00bb belles \u00a0\u00bb ou \u00a0\u00bb touchantes \u00ab\u00a0, qui font partie de notre patrimoine historique, qui disparaissent, ce sont des sources d&rsquo;\u00e9motion et d&rsquo;esth\u00e9tisme qui se tarissent. C&rsquo;est la grisaille et l&rsquo;uniformit\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9tendent Enfin, et de mani\u00e8re plus profonde encore, on peut se demander si la capacit\u00e9 de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine \u00e0 d\u00e9truire en masse des formes vivantes diff\u00e9rentes d&rsquo;elle n&rsquo;affaiblit pas son propre corps, en rar\u00e9fiant les sources d&rsquo;affections (par la nourriture, par le climat, par les contacts avec d&rsquo;autres esp\u00e8ces et micro-organismes, etc.) qui portent le corps humain \u00e0 d\u00e9velopper sa puissance. C&rsquo;est comme si se mettaient en place des processus de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, masqu\u00e9s par les progr\u00e8s de la m\u00e9decine. On sait, et ce n&rsquo;est plus \u00e0 d\u00e9montrer, que la mort pr\u00e9cipit\u00e9e d&rsquo;esp\u00e8ces vivantes (des bact\u00e9ries, des insectes\u2026) provoquent, chez les esp\u00e8ces restantes, des mutations et endurcissements qui les rendent beaucoup plus r\u00e9sistantes \u00e0 l&rsquo;action humaine.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Un cycle infernal s&rsquo;enclenche ainsi.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Il faut certes prendre les m\u00e9taphores avec pr\u00e9caution. Mais nous sommes proche de penser que l&rsquo;on peut utiliser cette comparaison pour penser ce qui se produit actuellement : la mort, pour ne pas dire la tuerie des civilisations \u00ab\u00a0\u00e9trang\u00e8res \u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;occident. Pour ne pas dire \u00ab\u00a0\u00e9trang\u00e8re \u00e0 la version am\u00e9ricanis\u00e9e du mode de vie et de pens\u00e9e occidental\u00a0\u00bb. Nous disons \u00ab\u00a0am\u00e9ricanis\u00e9e\u00a0\u00bb, nullement pour mettre sp\u00e9cifiquement en cause les Etats-Unis, mais, \u00e0 la mani\u00e8re de Gramsci, pour typifier un mode de vie et de pens\u00e9e dont les Etats-Unis sont le centre de diffusion et promotion, version qui, \u00e0 sa fa\u00e7on, est devenue un vecteur essentiel de d\u00e9veloppement et p\u00e9n\u00e9tration des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques (car l&rsquo;effet va bien au-del\u00e0 des luttes pour la captation des ressources p\u00e9troli\u00e8res : la mondialisation non critique du mode de vie occidental est \u00a0\u00bb le \u00a0\u00bb vecteur de p\u00e9n\u00e9tration de la globalisation \u00e9conomique, celui que les grandes firmes utilisent).<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois que des civilisations auront \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9es. Que reste-t-il, par exemple, des civilisations indiennes des deux Am\u00e9riques ? Pratiquement rien, sinon une indicible souffrance et mis\u00e8re. Et que deviennent les magnifiques civilisations africaines ? Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9es, ni\u00e9es, \u00a0\u00bb christianis\u00e9es \u00ab\u00a0, d\u00e9compos\u00e9es par la colonisation, ce qui se passe en ce moment est pire : elles p\u00e9rissent et se d\u00e9composent par la mort physique, les maladies, la plus que mis\u00e8re et les guerres intestines de ce continent. Par son abandon. Mais un nouveau front a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sormais ouvert en\u00a0\u00bb Orient\u00a0\u00bb (mot invent\u00e9 par les..occidentaux en voulant tracer une barri\u00e8re entre civilisations). L&rsquo;Orient r\u00e9sistait \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricanisation (baptis\u00e9e, pour la cause, \u00ab\u00a0mod\u00e8le de d\u00e9mocratie et libert\u00e9 \u00ab\u00a0, celui que nous \u00e9prouvons bien, nous occidentaux, dans ses limites).<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">La r\u00e9sistance de l&rsquo;Orient doit \u00eatre bris\u00e9e : voici la nouvelle croisade. Une sorte de haine de l&rsquo;Orient commence \u00e0 \u00eatre encourag\u00e9e, une \u00e9trange parano\u00efa. Les puissances occidentales se d\u00e9nomment elles-m\u00eames\u2026occidentales : ce n&rsquo;est pas un qualificatif innocent. C&rsquo;est l&rsquo;Occident face au reste du monde. Quelques tribus suppos\u00e9es sauvages en Afghanistan ? Qu&rsquo;\u00e0 cela ne tienne : l&rsquo;arm\u00e9e onusienne, les organisations humanitaires, les diff\u00e9rentes sources d&rsquo;aide et l&rsquo;arriv\u00e9e de la culture occidentale, en viendront \u00e0 bout, sous le bouclier militaire, soigneusement install\u00e9, par les Etats-Unis. De guerre en guerre, la croisade occidentale p\u00e9n\u00e8tre de plus en plus en profondeur et s&rsquo;arroge de plus en plus de droits d&rsquo;intervention directe (au m\u00e9pris du droit international, mais que vaut-il, lorsque libert\u00e9 est donn\u00e9e \u00e0 la force pure de s&rsquo;exercer, avec la b\u00e9n\u00e9diction de Dieu et l&rsquo;\u00e9tendard du Bien ?). Nous assistons, sur nos \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9, \u00e0 la disparition rapide et sciemment provoqu\u00e9e de toutes les civilisations non blanches, non occidentales, non jud\u00e9o-chr\u00e9tiennes. Bref : de tout ce que les Bush, de toutes esp\u00e8ces (car ces esp\u00e8ces l\u00e0 prolif\u00e8rent), d\u00e9testent.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Bien entendu, nous pouvons, raisonnablement, mettre en avant les apports consid\u00e9rables de la civilisation occidentale, en particulier sur le registre de la libert\u00e9 individuelle, de la d\u00e9mocratie, de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes, et de la croissance du bien \u00eatre mat\u00e9riel. Nous pouvons, tout aussi raisonnablement, mettre en lumi\u00e8re les destructions et impasses consid\u00e9rables que cette civilisation a op\u00e9r\u00e9es. Mais, en tout \u00e9tat de cause, nous pouvons et devons d\u00e9velopper le souci de ce que chaque civilisation peut apporter d&rsquo;in\u00e9dit et d&rsquo;\u00e9thiquement positif \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9-monde.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Par exemple, la civilisation indienne de la zone du Br\u00e9sil avait d\u00e9velopp\u00e9 un regard d&rsquo;une grande subtilit\u00e9 et richesse sur les \u00eatres de la nature environnante, animaux et plantes, au sein d&rsquo;une vision du monde particuli\u00e8rement passionnante. Mais qu&rsquo;en reste-t-il? Quelques \u00e9crits d&rsquo;\u00e9thnologues et anthropologues. D\u00e8s les ann\u00e9es 50, Levy Strauss avait lanc\u00e9 un vibrant appel contre la disparition de ces civilisations et l&rsquo;uniformisation \u00ab\u00a0triste\u00a0\u00bb du monde suppos\u00e9 \u00ab\u00a0civilis\u00e9\u00a0\u00bb. Mais qu&rsquo;en est-il rest\u00e9? Face aux actuelles croisades, nous, r\u00e9sistants du d\u00e9sert, habitants de Dune, nous apprenons, nous nous endurcissons \u00e0 notre mani\u00e8re.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Nous sommes riches de la richesse du croisement des civilisations. Mais le risque existe de ressembler \u00e0 nos tueurs, de sombrer dans les passions tristes du ressentiment et de la revanche. Nous devons lutter par des armes g\u00e9n\u00e9reuses, et d&rsquo;autant plus fermes, tenaces, indestructibles. Chameaux marchants dans le d\u00e9sert : ce magnifique tableau de Klee, nous le faisons notre. Ce pourrait \u00eatre l&rsquo;\u00e9tendard du Peuple Monde, celui de la vraie mondialit\u00e9. Chaque peuple a droit \u00e0 ses r\u00eaves, peut revendiquer les apports positifs de sa civilisation et de sa mani\u00e8re de vivre, se sentir contributeur de la vaste histoire humaine. La civilisation occidentale n&rsquo;est ni plus vertueuse, ni plus riche que les autres. Elle est simplement diff\u00e9rente, \u00e9trange \u00e0 sa mani\u00e8re, comme l&rsquo;\u00e9crivait Montesquieu par la voix d&rsquo;Usbeck dans ses lettres persanes.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Elle traverse, comme toute histoire de longue dur\u00e9e, des hauts et des bas. Nous l&rsquo;avons indiqu\u00e9, nous avons l&rsquo;impression confuse que nous tombons, que l&rsquo;occident a perdu une large partie de sa capacit\u00e9 de cr\u00e9ation, de beaut\u00e9 et d&rsquo;\u00e9laboration \u00e9thique, qu&rsquo;elle est devenue grise et \u00e9puis\u00e9e, comme \u00e9touff\u00e9e sous l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 du d\u00e9ploiement de la violence, de la chasse aux diff\u00e9rences, sous la chape de plomb de l&rsquo;\u00e9conomique et du financier. La vie chez nous, ici, en Occident pr\u00e9cis\u00e9ment, devient survie, violence permanente, pression, pornographie. Pensons par exemple \u00e0 l&rsquo;\u00e9talage, totalement ind\u00e9cent et manipulatoire, sur les antennes des t\u00e9l\u00e9visions, des sentiments et de la vie intime des \u00a0\u00bb gens \u00ab\u00a0. Pensons \u00e0 l&rsquo;\u00e9talage quotidien des cadavres aux actualit\u00e9s. Le sentimentalisme, les pleurs, la peur, le d\u00e9go\u00fbt, les chocs \u00e9motionnels remplacent l&rsquo;appel \u00e0 l&rsquo;intelligence.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Il faut des types humains particuli\u00e8rement tenaces et joyeux pour y r\u00e9sister. Face \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 dure, comment former une jeunesse qui soit r\u00e9sistante, sans c\u00e9der elle-m\u00eame \u00e0 la duret\u00e9? Grisaille, horreurs, films catastrophes qui, soudain, se brisent dans la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame. Je me souviens. Je me souviens de la Perse, de la Chine, du Vieux Lao Tseu, des accents de Russie, des chats sauvages du Br\u00e9sil, de mes amis l\u00e0-bas, de tous les m\u00e9tis du Monde. J&rsquo;ai parfois honte de ma partie occidentale. Mais je me prom\u00e8ne alors dans Paris, doucement, et me rassure. Paris Po\u00e8te, ce beau livre qui vient de para\u00eetre. L&rsquo;occident a des beaux c\u00f4t\u00e9s. Croire que la puissance r\u00e9side dans la guerre et la violence, quelle b\u00eatise! La guerre n&rsquo;est que faiblesse, tristesse et l\u00e2chet\u00e9.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Le faux visage de l&rsquo;occident a un nom qui n&rsquo;a pas perdu de ride : la pr\u00e9tention imp\u00e9riale, colonisatrice, celle qui nous \u00e9touffe, celle contre laquelle une intellectuelle iranienne se r\u00e9voltait, criant qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas besoin de l&rsquo;occident pour penser et cr\u00e9er, pour lutter et aspirer \u00e0 la libert\u00e9. Interpellant un journaliste interloqu\u00e9 \u00e0 qui elle affirmait: \u00ab\u00a0je suis persane!\u00a0\u00bb. Persane, et non pas iranienne. Pourquoi nierait-on, \u00e0 des parties enti\u00e8res de l&rsquo;humanit\u00e9, d&rsquo;avoir une histoire ? Et pourquoi nous contesterait-on, \u00e0 nous autres, m\u00e9tis du monde, de faire se rencontrer ces histoires civilisationnelles ?<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century; color: #808000;\">3.\u00a0<u>Multitude.<\/u><\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Multitudes, multitude, peuple, classes sociales ? Le d\u00e9bat sur ce point peut sembler abstrait, mais il a des fortes implications quant \u00e0 la mani\u00e8re de penser les luttes actuelles. Partons de \u00a0\u00bb multitudes \u00a0\u00bb (au pluriel). Et prenons l&rsquo;exemple de la revue du m\u00eame nom. Quand on lit le d\u00e9bat qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la d\u00e9nomination de cette revue et au choix de ce pluriel, on est frapp\u00e9 par la question des images et des \u00e9vocations. Il s&rsquo;agit de choisir un titre pour une revue. Quelles images appellent multitude au singulier et pourquoi l&rsquo;avoir rejet\u00e9? Images bibliques, image du Dieu cr\u00e9ateur, image d&rsquo;un peuple (de moutons), image de pouvoir, beaucoup plus que de puissance, image de la totalit\u00e9 h\u00e9g\u00e9lienne. Ceux qui ont lanc\u00e9 cette revue d\u00e9cident, \u00e0 juste titre, de rejeter ces images. Ils choisissent multitudes au pluriel. Dans multitudes, se font jour les images de puissances irrepr\u00e9sentables, de diversit\u00e9s, de diff\u00e9rences, d&rsquo;initiatives plurielles irr\u00e9ductibles \u00e0 l&rsquo;exercice d&rsquo;un quelconque pouvoir central. Images et \u00e9vocations certes, mais, curieusement, aucun concept. Et on voit le malentendu qui peut s&rsquo;installer.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Car multitude, au singulier, est un vrai concept philosophique, pour chacun des deux grands th\u00e9oriciens qui l&rsquo;ont mis en avant, au 17\u00e8me si\u00e8cle. Et concepts qui restent d&rsquo;actualit\u00e9. Pour Hobbes d&rsquo;abord : quel est le probl\u00e8me que Hobbes veut penser? Une soci\u00e9t\u00e9 qui ne peut plus pr\u00e9tendre \u00eatre pr\u00e9-ordonn\u00e9e par un quelconque ordre divin ou un quelconque Dieu cr\u00e9ateur, une soci\u00e9t\u00e9 moderne qui s&rsquo;\u00e9mancipe de l&rsquo;oppression de toutes les formes de th\u00e9ocratie, qu&rsquo;elle passe par l&rsquo;Eglise ou par la Royaut\u00e9. Une soci\u00e9t\u00e9 compos\u00e9e, non de sujets d&rsquo;un ordre transcendant, mais d&rsquo;humains, dot\u00e9s de m\u00e9moire et de langage, qui se ressemblent, sont \u00e9gaux en force (l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, son existence irr\u00e9futable et exp\u00e9riment\u00e9e comme telle, tel est clairement le point de d\u00e9part de Hobbes), se savent semblables, mais qui sont en m\u00eame temps pouss\u00e9s par leur propre d\u00e9sir, anim\u00e9s par leur propre capacit\u00e9 \u00e0 penser et agir, de mani\u00e8re strictement individualis\u00e9e, diff\u00e9renci\u00e9e, potentiellement oppos\u00e9e (car les d\u00e9sirs s&rsquo;opposent dans leur r\u00e9alisation). Qu&rsquo;est ce que la multitude comme concept ? C&rsquo;est ce qui permet tout \u00e0 la fois de penser le vide que l&rsquo;\u00e9croulement de l&rsquo;ordre th\u00e9ologico-politique et th\u00e9ocratique (dans sa l\u00e9gitimit\u00e9 et sa vision du monde), cr\u00e9e soudain et le nouvel ensemble constitu\u00e9s par ces individualit\u00e9s en guerre potentielle, trop \u00e9gales, trop semblables, trop diff\u00e9renci\u00e9es, trop oppos\u00e9es, surgissant dans ce vide, sans aucun ordre pr\u00e9alable, rien pr\u00e9cis\u00e9ment de transcendant ni d&rsquo;unifi\u00e9.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Une r\u00e9volution anglaise sanglante que Hobbes observe et fuit \u00e0 la fois, mais par rapport \u00e0 laquelle il comprend, il est un des rares \u00e0 comprendre alors, qu&rsquo;il n&rsquo;existe plus de retour possible en arri\u00e8re. La multitude au singulier, c&rsquo;est pour Hobbes un vrai concept dans un syst\u00e8me de pens\u00e9e tr\u00e8s rigoureux, qui avance, logiquement, vers le principe d&rsquo;autorisation (\u00a0\u00bb nous autorisons le souverain \u00e0 gouverner \u00e0 notre place \u00ab\u00a0), vers la cr\u00e9ation artificielle du souverain, vers l&rsquo;\u00e9dification de la grande machine \u00e9tatique moderne. Chez Hobbes, la multitude, au singulier, c&rsquo;est l&rsquo;inverse du b\u00e9nitier ou du cur\u00e9. Ce n&rsquo;est m\u00eame pas encore le peuple (comme futur alter-ego du souverain). C&rsquo;est le pr\u00e9-peuple. Entre la multitude et le peuple, apparaissent les citoyens au moment m\u00eame o\u00f9 fictivement (ou bien par le <span id=\"OBJ_PREFIX_DWT529_com_zimbra_date\" class=\"Object\">jeu<\/span> d&rsquo;\u00e9lections d\u00e9mocratiques), ils quittent volontairement l&rsquo;\u00e9tat de multitude pour autoriser un souverain (un Etat absolu) \u00e0 gouverner. Hobbes, on l&rsquo;oublie trop souvent, est un grand th\u00e9oricien du citoyen, comme passage, transition de la multitude au peuple. Car une fois le souverain constitu\u00e9, la multitude devient son \u00a0\u00bb peuple \u00ab\u00a0, son sujet, mais \u00e0 partir d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 moderne et sans que les individus puissent \u00eatre jamais totalement soumis. Le souverain constitu\u00e9, institu\u00e9, n&rsquo;a plus l\u00e9galement en face de lui qu&rsquo;un peuple de sujets (assujetis). Mais, selon Hobbes, la multitude pr\u00e9-existante ne saurait dispara\u00eetre : rien ni personne ne peut emp\u00eacher que les hommes manifestent le d\u00e9sir de pers\u00e9v\u00e9rer dans leur \u00eatre et agissent en cons\u00e9quence, en visant \u00e0 s&rsquo;approprier les objets de leur d\u00e9sir. D\u00e8s lors, comme image, la multitude (au singulier), devient le risque de chaos, le d\u00e9sordre toujours potentiel, comme \u00e0 l&rsquo;aguet. La grande actualit\u00e9 de Hobbes : le refus radical de fonder une souverainet\u00e9 politique sur le religieux ou sur tout ordre social pr\u00e9alable. Et le probl\u00e8me soulev\u00e9 par la solution qu&rsquo;il propose : l&rsquo;asservissement du peuple au nouveau pouvoir d&rsquo;Etat, qui, pour lui, ne peut gouverner que sur la base d&rsquo;un pouvoir absolu.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Chez Spinoza, c&rsquo;est autre chose. Multitude, au singulier, est aussi un concept, un concept de composition de puissances, de source de tout pouvoir politique en tant qu&rsquo;il suppose toujours des puissances en action, un concept qui autorise en m\u00eame temps de penser la r\u00e9sistance au pouvoir lui-m\u00eame, pouvoir d&rsquo;Etat qui exprime les puissances (les pouvoirs de pens\u00e9e et d&rsquo;action des individus) et s&rsquo;en s\u00e9pare \u00e0 la fois. Un pouvoir politique , un \u00a0\u00bb pouvoir sur \u00ab\u00a0, qui peut \u00e0 tout moment tenter de couper les puissances d&rsquo;elles-m\u00eames, affaiblir les individus, les priver de leurs potentialit\u00e9s. Que faut-il entendre par \u00a0\u00bb puissance \u00a0\u00bb ? C&rsquo;est, pour Spinoza, le \u00a0\u00bb pouvoir de \u00ab\u00a0, le pouvoir de pens\u00e9e et d&rsquo;action, que tout individu poss\u00e8de, qui met en <span id=\"OBJ_PREFIX_DWT530_com_zimbra_date\" class=\"Object\">jeu<\/span> \u00e0 la fois la puissance de son intelligence et celle de son corps, puissance qui peut se renforcer, par les affects de joie, par l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la connaissance de soi et du monde, ou s&rsquo;affaiblir, par les affects de tristesse et de haine, par le recul de la connaissance, le recours aux diff\u00e9rentes formes de superstition. Dans le concept spinoziste de multitude, le politique comme \u00ab\u00a0pouvoir sur\u00a0\u00bb les individus et la politique comme \u00ab\u00a0pouvoir de\u00a0\u00bb, puissance des individus s&rsquo;affrontent, mais sur fond d&rsquo;une ontologie de la puissance qui reste premi\u00e8re.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">La multitude est assemblage, rencontre, composition, coop\u00e9ration des puissances individuelles, mais dans un r\u00e9gime de servitude vis \u00e0 vis tout \u00e0 la fois : des passions qui animent les individus (joie et tristesse, amour et haine), et vis-\u00e0-vis du pouvoir d&rsquo;Etat qui agit sur la multitude pour procurer s\u00e9curit\u00e9 et paix, mais aussi, et par l\u00e0 m\u00eame, sous ce pr\u00e9texte, oppression et privation de la possibilit\u00e9 de d\u00e9velopper sa puissance, privation de la vraie libert\u00e9.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Chez Spinoza, le principal champ de bataille n&rsquo;est pas celui des domin\u00e9s contre les dominants, mais fondamentalement celui des individus face \u00e0 eux-m\u00eames. La politique ne se joue pas dans le politique. Le choix du politique, du meilleur gouvernement possible, doit se faire en consid\u00e9ration de ce qu&rsquo;il autorise pour que les individus se lib\u00e8rent de leurs passions tristes, de leurs haines et affaiblissements, de leurs superstitions et acc\u00e8dent pleinement \u00e0 l&rsquo;exercice positif de leur puissance de connaissance et d&rsquo;action. Elle se joue en d\u00e9finitive dans l&rsquo;\u00e9mergence difficile d&rsquo;hommes libres (des hommes libres au pluriel, car il n&rsquo;y a de libert\u00e9 possible que dans la coop\u00e9ration). Et les hommes ne deviennent r\u00e9ellement libres que dans une \u00e9thique, dans une mani\u00e8re de vivre, de mani\u00e8re post-politique.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Chez Spinoza, la politique n&rsquo;est pas \u00ab\u00a0au poste de commande\u00a0\u00bb. Elle n&rsquo;est elle-m\u00eame qu&rsquo;une transition. L&rsquo;actualit\u00e9 formidable de Spinoza : voir que l&rsquo;essentiel se joue, non au sommet d&rsquo;un Etat, mais dans les facult\u00e9s de connaissance, de coop\u00e9ration, de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, d&rsquo;autonomie que les individus parviennent \u00e0 d\u00e9velopper.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Le \u00a0\u00bb bon gouvernement \u00a0\u00bb est celui qui permet, du plus possible, ce d\u00e9ploiement. Et qui, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, \u0153uvre \u00e0 son auto-limitation et son d\u00e9passement. Plus les hommes sont libres, moins ils ont besoin d&rsquo;Etat. La multitude r\u00e9cup\u00e8re alors sa force propre.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Nous proposerions volontiers un troisi\u00e8me concept, que nous pr\u00e9f\u00e9rons qualifier de \u00a0\u00bb peuple-monde \u00ab\u00a0, plut\u00f4t que multitude pour \u00e9viter toute r\u00e9duction, soit sur Hobbes, soit sur Spinoza. Quel est le probl\u00e8me ? Chez Spinoza, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des puissances garde un caract\u00e8re assez myst\u00e9rieux, que l&rsquo;on ne peut comprendre qu&rsquo;\u00e0 partir de son ontologie globale. Qu&rsquo;est-ce qui fonde ces puissances ? De quoi sont-elles l&rsquo;expression ? Il faut alors penser la Substance, la Nature, un Dieu immanent. Or, on peut tenter une autre voix : partir des rapports (rapports sociaux, rapports humains-nature), des tensions qui se font jour dans ces rapports, des individualit\u00e9s qui s&rsquo;y forment et en surgissent. Partir de Marx en quelque sorte, mais en r\u00e9int\u00e9grant tout l&rsquo;apport de Spinoza (et toute la rupture d&rsquo;avec un ordre pr\u00e9alable que Hobbes a si remarquablement op\u00e9r\u00e9e).<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">On peut voir un\u00a0<u>peuple-monde<\/u>\u00a0comme une composition d&rsquo;individualit\u00e9s humaines, issues des rapports sociaux o\u00f9 elles se forment et se d\u00e9veloppent, dans des initiatives et des luttes multiples, car au sein de tensions permanentes. Nous proposons de voir un peuple-monde comme une composition de foyers, de centres irradiants dans leurs actes, chacun totalement unique et singulier, mais formant un ensemble, un peuple et un monde intersubjectif, comme une lumi\u00e8re compos\u00e9e de mille faisceaux. C&rsquo;est \u00e0 partir et \u00e0 travers ces foyers que les puissances prennent source et s&rsquo;expriment.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">On d\u00e9couvre alors que les r\u00e9sistances, dans les luttes, sur divers fronts, pr\u00e9c\u00e9dent toute oppression. C&rsquo;est contre elles que les oppressions se font jour et que le pouvoir d&rsquo;Etat ne cesse de se r\u00e9organiser. Luttes qui n&rsquo;arrivent que difficilement \u00e0 se nommer, car elles ne sont pas fondamentalement \u00ab\u00a0contre\u00a0\u00bb un pouvoir ou une police. Elles sont d&rsquo;abord \u00e0 la recherche de leurs propres foyers (la lutte des enseignants du printemps 2003 en France, la lutte des intermittents, les luttes qui secouent p\u00e9riodiquement notre monde, sans objectif assignable, sans t\u00e9l\u00e9ologie, mais avec force).<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Trouver les foyers, les identifier, en comprendre et saisir ce qui en surgit, affermir leur composition, la capacit\u00e9 des individualit\u00e9s humaines ainsi engag\u00e9es \u00e0 former un peuple libre. Un exemple : le mouvement des enseignants du printemps 2003 a surgi, sans que personne ne comprenne bien ce qui se passait (les motifs que les enseignants se sont donn\u00e9s \u00e9taient confus et ne disaient rien d&rsquo;essentiel). Il a surgi comme \u00e9v\u00e9nement. M\u00eame chose pour le mouvement des lyc\u00e9ens de <span id=\"OBJ_PREFIX_DWT531_com_zimbra_date\" class=\"Object\">mars 2005<\/span>. Quelque chose est pass\u00e9 du virtuel \u00e0 l&rsquo;actuel, dans le monde social. Et a commenc\u00e9 \u00e0 s&rsquo;en d\u00e9gager un sens : celui de mondes possibles, d&rsquo;autres mani\u00e8res de prendre l&rsquo;enseignement et l&rsquo;\u00e9tude. La mani\u00e8re d&rsquo;enseigner et d&rsquo;\u00e9tudier, de leur redonner sens sur fond de crise de l&rsquo;institution scolaire, est venue au centre des d\u00e9bats, des craintes, mais aussi des espoirs. Mais si les mondes possibles sont la mani\u00e8re dont on peut commencer \u00e0 donner sens \u00e0 un conflit, il ne faut pas s&rsquo;y limiter. On risque vite de basculer dans l&rsquo;irr\u00e9el, ou dans le pur langagier, dans le discours ou dans le pur intersubjectif (le d\u00e9bat d&rsquo;individus \u00e0 individus), dans des relations pauvres, d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9es parce que sans fondement, sans base.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Et c&rsquo;est bien ce qu&rsquo;on constate souvent dans un conflit : sa richesse premi\u00e8re, son actualit\u00e9, sa force, sa face d&rsquo;actualisation, s&rsquo;\u00e9puisent dans des \u00e9nonc\u00e9s, des d\u00e9bats militants, des discours d&rsquo;observateurs, qui progressivement se vident de sens, au lieu de le former, de l&rsquo;impulser. Dans l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d&rsquo;une lutte qui, au d\u00e9part, nous saisit, nous prend, il faut trouver le r\u00e9el qui s&rsquo;actualise, c&rsquo;est-\u00e0-dire, dans ce cas, une autre mani\u00e8re de vivre la question de l&rsquo;enseignement. Il faut comprendre le r\u00e9el qui nous pousse et avec lui les rapports sociaux dans lesquels nous nous exprimons. Et c&rsquo;est en tant que ce r\u00e9el nous pousse que nous pouvons en produire des possibles, en former du sens. Dans une lutte, l&rsquo;important n&rsquo;est pas dans l&rsquo;objectif affirm\u00e9, qui ne peut \u00eatre que r\u00e9ducteur et souvent d\u00e9fensif, mais dans les actes actuels \u00e0 partir desquels des possibles se forment, des utopies jaillissent, des mani\u00e8re d&rsquo;agir ensemble apparaissent. Et c&rsquo;est quand on perd le sens de cette actualit\u00e9, que la lutte commence \u00e0 d\u00e9river.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Et on ne lutte pas principalement contre (contre un gouvernement, contre des dominants, des puissants, etc.). On lutte principalement pour exprimer des puissances et des possibles, dans les \u00e9v\u00e9nements du monde et face \u00e0 leurs enjeux. C&rsquo;est ce qui fait que, dans chaque lutte, chaque engagement, nous pensons et agissons dans un plan \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb de r\u00e9alit\u00e9 que les dominants ( le ministre de l&rsquo;\u00e9ducation, voulant imposer sa r\u00e9forme), dans des rapports sociaux, des subjectivations, des d\u00e9sirs, des mani\u00e8res de faire et de penser qui s&rsquo;actualisent au pr\u00e9sent du conflit ou du d\u00e9bat. C&rsquo;est ce qui fait que nous nous engageons dans une lutte. Et ces \u00ab\u00a0mani\u00e8res\u00a0\u00bb parlent d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;elles-m\u00eames, sans avoir besoin de se figer sur l&rsquo;obsession des dominants et des puissants. En passant du virtuel au possible, du pouss\u00e9 au d\u00e9sir\u00e9, en imaginant des mondes possibles et en d\u00e9battant, on exprime alors, individuellement et collectivement (dans des collectifs qui se forment dans l&rsquo;actualit\u00e9 du conflit), le mouvement m\u00eame du r\u00e9el, ce que Marx appelait&#8230; le communisme.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Mais \u00e0 l&rsquo;inverse, c&rsquo;est lorsqu&rsquo;on commence \u00e0 oublier le mouvement du r\u00e9el, quand on commence \u00e0 oublier de s&rsquo;en saisir pour imaginer des possibles, quand on cesse d&rsquo;associer le \u00ab\u00a0pouss\u00e9\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0tir\u00e9\u00a0\u00bb, l&rsquo;actuel et le futur, lorsque la rh\u00e9torique \u00a0\u00bb militante \u00a0\u00bb s&rsquo;installe et que l&rsquo;on ne pense plus qu&rsquo;en termes d&rsquo;objectifs, que l&rsquo;on commence \u00e0 perdre.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">L&rsquo;affrontement aux \u00ab\u00a0puissants\u00a0\u00bb est, en r\u00e9alit\u00e9, le plus facile : il faut surtout d\u00e9velopper une bonne compr\u00e9hension des corr\u00e9lations de forces et de la strat\u00e9gie. Si on ne peut gagner un jour, on pourra gagner dans une conjoncture plus favorable. Mais c&rsquo;est surtout de l&rsquo;int\u00e9rieur qu&rsquo;un conflit s&rsquo;affaiblit, s&rsquo;\u00e9puise ou d\u00e9rape. Perdre pied, c&rsquo;est \u00e0 la fois oublier le r\u00e9el de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement et se perdre dans des d\u00e9bats et des querelles sans fin, oublier de former un peuple et de \u00a0\u00bb peupler \u00a0\u00bb cette composition d&rsquo;individualit\u00e9s des ressorts qui s&rsquo;actualisent en elle. Ce qu&rsquo;il faut penser, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du conflit lui-m\u00eame, toujours dans son actualit\u00e9, tendu entre le pass\u00e9 et le futur, en anticipation, mais sans \u00ab\u00a0programme\u00a0\u00bb. Parler de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, agir en fonction de son d\u00e9ploiement, comprendre ce qu&rsquo;il actualise. C&rsquo;est \u00e0 partir de l\u00e0 que l&rsquo;on peut construire, \u00e9mettre, partager des d\u00e9sirs de possibles, devenir collectivement fort. Constituer un peuple-monde donc et tracer des perspectives communes d&rsquo;\u00e9mancipation\u2026<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Century;\">Peuple-monde de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, Peuple Monde de la mondialit\u00e9, par ricochet dans l&rsquo;eau, des luttes internes vers leur \u00e9cho sur la sc\u00e8ne de cette mondialit\u00e9. La mani\u00e8re dont les madril\u00e8nes, les espagnols, ont contre-effectu\u00e9 l&rsquo;attentat du <span id=\"OBJ_PREFIX_DWT532_com_zimbra_date\" class=\"Object\">11 mars 2004<\/span> est de ce point de vue remarquable. Non seulement ils ont su faire face avec justesse et force \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement dramatique qui les atteignait, mais leur affirmation du d\u00e9sir de paix, leur action pour le retrait des troupes espagnoles en Irak, a eu aussit\u00f4t une r\u00e9percussion et des effets sur la sc\u00e8ne mondiale. La politique de Bush, Blair, Sharon, Berlusconi, Aznar a \u00e9t\u00e9 frontalement et durablement atteinte. Un pas a \u00e9t\u00e9 fait vers la paix, par une prise en charge du terrorisme toute diff\u00e9rente de celle qui, depuis Isra\u00ebl et les Etats-Unis, ne cessaient et ne cessent de l&rsquo;engendrer.<\/span><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><em>(extrait l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9 de <\/em>Philippe Zarifian<em>, L&rsquo;\u00e9chelle du monde, chapitre V, \u00e9ditions La Dispute, <span id=\"OBJ_PREFIX_DWT533_com_zimbra_date\" class=\"Object\">octobre 2004<\/span><span style=\"font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif;\">)<\/span><\/em><\/span><\/h3>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<gcse:search><\/gcse:search>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici ci-dessous, \u00a0un texte que j\u2019ai \u00e9crit en 2005 et qui me semble rester d\u2019actualit\u00e9. Philippe ZARIFIAN \u00c9chelle du monde, crise de civilisation, peuple et luttes. 1.\u00a0Crise de civilisation ? Nous avons l&rsquo;impression &#8211; mais nous sommes loin de pouvoir enti\u00e8rement le rationaliser &#8211; que nous vivons une crise d&rsquo;une profondeur consid\u00e9rable. 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