{"id":14864,"date":"2015-04-15T10:41:15","date_gmt":"2015-04-15T09:41:15","guid":{"rendered":"http:\/\/alternatifs81.fr\/?p=14864"},"modified":"2015-04-15T10:41:15","modified_gmt":"2015-04-15T09:41:15","slug":"voix-du-temps-hommage-a-eduardo-galeano","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alternatifs81.fr\/?p=14864","title":{"rendered":"Voix du temps. Hommage \u00e0 Eduardo Galeano"},"content":{"rendered":"<div class=\"post-header\"><\/div>\n<div id=\"post-body-6189474297459995464\" class=\"post-body entry-content\"><b><a href=\"http:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/000_mvd6678106.jpg\" rel=\"lightbox[14864]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-14866\" src=\"http:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/000_mvd6678106-150x150.jpg\" alt=\"000_mvd6678106\" width=\"200\" height=\"144\" srcset=\"https:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/000_mvd6678106-300x216.jpg 300w, https:\/\/alternatifs81.fr\/wp-content\/uploads\/000_mvd6678106.jpg 765w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/a>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Quel livre offrir \u00e0 Barack Obama pour l\u2019\u00e9clairer sur les rapports entre les Etats-Unis et l\u2019Am\u00e9rique du Sud<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, s\u2019interrogea Hugo Ch\u00e1vez en 2009. Son choix se porta finalement sur \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Les Veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. Son auteur, <a class=\"\" href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/recherche?s=%40auteurs+Eduardo+Galeano\">l\u2019\u00e9crivain uruguayen Eduardo Galeano<\/a>, s\u2019est \u00e9teint le 13\u00a0avril\u00a02015. Journaliste et po\u00e8te, conteur et historien, il a \u00e9crit plusieurs textes pour <i>Le Monde diplomatique<\/i> sur les affres du monde, de son pays et singuli\u00e8rement du sport. Dans ces \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Voix du temps<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, recueil de sayn\u00e8tes d\u2019un ordinaire oubli\u00e9, il rappelle qu\u2019une petite histoire en dit parfois autant qu\u2019une longue analyse.<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>(Repris du site du <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2011\/12\/GALEANO\/47044\">Monde Diplomatique<\/a>)<\/b><\/p>\n<div class=\"contenu-principal surlignable\"><b> <\/b><\/p>\n<div class=\"cartouche\" style=\"text-align: justify;\">\n<div class=\"crayon article-surtitre-47044 surtitre\"><b>\u00a0<\/b><\/div>\n<h1 class=\"crayon article-titre-47044 h1\">Voix du temps<\/h1>\n<div class=\"crayon article-chapo-47044 chapo\"><b>De nationalit\u00e9 uruguayenne, Eduardo Galeano figure parmi les \u00e9crivains latino-am\u00e9ricains contemporains les plus reconnus. A la fois journaliste et po\u00e8te, conteur et historien, il consigne ici les sayn\u00e8tes d\u2019un ordinaire oubli\u00e9, et rappelle qu\u2019une petite histoire en dit parfois autant qu\u2019une longue analyse.<\/b><\/div>\n<div class=\"dates_auteurs\"><b> <span class=\"auteurs\">\u00a0<\/span><\/b><\/div>\n<div class=\"dates_auteurs\"><b><span class=\"auteurs\">par <strong>Eduardo Galeano<\/strong><\/span>, d\u00e9cembre 2011 <\/b><\/div>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p><!--more--><\/p>\n<div class=\"crayon article-texte-47044 texte\" style=\"text-align: justify;\"><b><strong>Le soleil.<\/strong> \u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 Quelque part en Pennsylvanie, Anne Merak travaille comme assistante du soleil.<\/b><br \/>\n<b>Du plus loin qu\u2019elle se souvienne, elle a toujours occup\u00e9 ce poste. Tous les matins, Anne l\u00e8ve les bras et pousse le soleil pour qu\u2019il surgisse dans le ciel<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; et tous les soirs, elle baisse les bras pour le coucher \u00e0 l\u2019horizon.<\/b><b>Elle \u00e9tait toute petite lorsqu\u2019elle s\u2019est attel\u00e9e \u00e0 cette t\u00e2che et elle n\u2019y a jamais failli.<\/b><\/p>\n<p><b>Il y a un demi-si\u00e8cle, on l\u2019a d\u00e9clar\u00e9e folle. Depuis, Anne est pass\u00e9e par plusieurs asiles, elle a \u00e9t\u00e9 trait\u00e9e par de nombreux psychiatres et a aval\u00e9 d\u2019\u00e9normes quantit\u00e9s de pilules.<\/b><br \/>\n<b>Ils n\u2019ont jamais pu la gu\u00e9rir.<\/b><br \/>\n<b>Encore heureux.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>Le banquier mod\u00e8le.<\/strong>\u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 John Pierpont Morgan \u00e9tait propri\u00e9taire de la banque la plus puissante du monde et de quatre-vingt-huit autres entreprises.<\/b><br \/>\n<b>Comme c\u2019\u00e9tait un homme tr\u00e8s occup\u00e9, il avait oubli\u00e9 de payer ses imp\u00f4ts.<\/b><br \/>\n<b>Il n\u2019avait rien d\u00e9clar\u00e9 depuis trois ans, depuis la crise de 1929.<\/b><br \/>\n<b>La nouvelle souleva la col\u00e8re des foules ruin\u00e9es par le krach de Wall Street et provoqua un scandale \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale.<\/b><\/p>\n<p><b>Pour se d\u00e9barrasser de son image de banquier rapace, l\u2019homme d\u2019affaires fit appel au responsable des relations publiques du cirque Ringling Brothers.<\/b><br \/>\n<b>L\u2019expert lui conseilla d\u2019engager un ph\u00e9nom\u00e8ne de la nature, Lya Graf, une femme de 30\u00a0ans qui mesurait soixante-huit centim\u00e8tres mais dont le visage et le corps n\u2019avaient rien de ceux d\u2019une naine.<\/b><\/p>\n<p><b>Ainsi fut lanc\u00e9e une grande campagne de publicit\u00e9 dont le clou \u00e9tait une photo qui montrait le banquier assis sur un tr\u00f4ne avec une t\u00eate de bon p\u00e8re de famille et tenant la femme miniature sur ses genoux. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait de repr\u00e9senter le pouvoir financier prot\u00e9geant le peuple en proie \u00e0 la crise.<\/b><br \/>\n<b>Ce fut un \u00e9chec.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>Cours de m\u00e9decine.<\/strong> \u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u2014 C\u2019est dans un cours de soins intensifs, \u00e0 Buenos Aires, que Rub\u00e9n Omar Sosa a \u00e9tudi\u00e9 le cas de Maximiliana, la le\u00e7on la plus importante de toutes ses ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes.<\/b><br \/>\n<b>Un professeur a d\u00e9crit la situation\u00a0: do\u00f1a Maximiliana, \u00e9puis\u00e9e apr\u00e8s une vie enti\u00e8re pass\u00e9e sans dimanches, \u00e9tait entr\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital quelque temps plus t\u00f4t et, tous les jours, elle demandait la m\u00eame chose\u00a0:<\/b><br \/>\n<b><i>\u2014 S\u2019il vous pla\u00eet, docteur, pourriez-vous me prendre le pouls<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<\/i><\/b><\/p>\n<p><b>Une l\u00e9g\u00e8re pression des doigts sur le poignet, puis le m\u00e9decin disait\u00a0:<\/b><br \/>\n<b><i>\u2014 C\u2019est tr\u00e8s bon. Soixante-dix-huit. Parfait.<\/i><\/b><br \/>\n<b>\u2014\u00a0Ah, merci docteur. Et maintenant, est-ce que vous pourriez me prendre le pouls, s\u2019il vous pla\u00eet<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<\/b><\/p>\n<p><b>Et le m\u00e9decin lui prenait le pouls une fois de plus et lui expliquait \u00e0 nouveau que tout allait bien, que cela ne pouvait pas aller mieux.<\/b><br \/>\n<b>La sc\u00e8ne se reproduisait tous les jours. Chaque fois qu\u2019il passait pr\u00e8s de la chambre de do\u00f1a Maximiliana, cette petite voix rauque l\u2019appelait et lui tendait le bras, comme une brindille, encore et encore.<\/b><\/p>\n<p><b>Lui, il obtemp\u00e9rait, parce qu\u2019un bon m\u00e9decin doit \u00eatre patient avec ses patients, mais il se disait\u00a0: <i>Cette vieille est un peu casse-pieds,<\/i> et il pensait\u00a0: <i>Il lui manque un boulon.<\/i><\/b><br \/>\n<b>Ce n\u2019est que des ann\u00e9es plus tard qu\u2019il comprit qu\u2019elle demandait seulement que quelqu\u2019un la touche.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>Les mots.<\/strong>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u2014 Dans la jungle du haut Paran\u00e1, un camionneur me recommanda d\u2019\u00eatre prudent\u00a0:<\/b><br \/>\n<b>\u2014\u00a0Attention aux sauvages. Il y en a encore quelques-uns en libert\u00e9 dans le coin. Heureusement, pas beaucoup. On a commenc\u00e9 \u00e0 les enfermer dans des parcs zoologiques.<\/b><br \/>\n<b>Il me parlait en espagnol. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas la langue qu\u2019il parlait tous les jours. Le camionneur parlait guarani, la langue de ces m\u00eames sauvages qu\u2019il craignait et m\u00e9prisait.<\/b><br \/>\n<b>Chose \u00e9trange, au Paraguay, on parle la langue des vaincus.<\/b><\/p>\n<p><b>Encore plus \u00e9trange, les vaincus croient, continuent de croire, que les mots sont sacr\u00e9s. Les mots qui mentent offensent ce qu\u2019ils nomment, mais ceux qui disent vrai r\u00e9v\u00e8lent l\u2019\u00e2me des choses. Les vaincus affirment que l\u2019\u00e2me g\u00eet dans les mots qui la disent. Si je te donne mes mots, je me donne. La langue n\u2019est pas un d\u00e9potoir.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>Le march\u00e9 global.<\/strong>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u2014 Des arbres couleur cannelle, des fruits dor\u00e9s.<\/b><br \/>\n<b>Des mains acajou enveloppent les graines blanches dans de grandes feuilles vertes.<\/b><br \/>\n<b>Les graines fermentent au soleil. Puis, une fois d\u00e9ball\u00e9es, \u00e0 l\u2019air libre, le soleil les s\u00e8che et leur donne doucement une couleur cuivr\u00e9e.<\/b><br \/>\n<b>Alors le cacao entame son voyage sur la mer bleue.<\/b><\/p>\n<p><b>Pour passer des mains qui le cultivent aux bouches qui le mangent, le cacao est trait\u00e9 dans les usines de Cadbury, Mars, Nestl\u00e9 ou Hershey\u2019s, puis est mis en vente dans les supermarch\u00e9s du monde\u00a0: pour chaque dollar qui entre dans la caisse, trois cents et demi parviennent jusqu\u2019aux villages d\u2019o\u00f9 vient le cacao.<\/b><\/p>\n<p><b>Richard Swift, un journaliste torontois, s\u2019est rendu au Ghana, dans l\u2019un de ces villages.<\/b><br \/>\n<b>Il a visit\u00e9 les plantations.<\/b><\/p>\n<p><b>Quand il s\u2019est assis pour se reposer, il a sorti des barres de chocolat et avant m\u00eame qu\u2019il ait pu mordre dedans, une foule d\u2019enfants curieux se pressait autour de lui.<\/b><br \/>\n<b>Ils n\u2019avaient jamais go\u00fbt\u00e9 \u00e0 \u00e7a. Ils ont beaucoup aim\u00e9.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>La naissance.<\/strong>\u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 A l\u2019h\u00f4pital public situ\u00e9 dans le quartier le plus cossu de Rio de Janeiro, on traitait un millier de patients par jour. Presque tous pauvres ou tr\u00e8s pauvres.<\/b><br \/>\n<b>Un m\u00e9decin de garde raconta ceci \u00e0 Juan Bedoian\u00a0:<\/b><\/p>\n<p><b><i>\u2014 La semaine derni\u00e8re, j\u2019ai d\u00fb choisir entre deux petites filles qui venaient de na\u00eetre. Ici, il y a un seul respirateur. Elles sont arriv\u00e9es en m\u00eame temps, moribondes, et j\u2019ai d\u00fb d\u00e9cider laquelle des deux allait vivre.<\/i><\/b><br \/>\n<b>Ce n\u2019est pas \u00e0 moi de choisir, avait pens\u00e9 le m\u00e9decin, <i>que Dieu en d\u00e9cide.<\/i><\/b><br \/>\n<b>Mais Dieu n\u2019avait souffl\u00e9 mot.<\/b><br \/>\n<b>Quelle que f\u00fbt sa d\u00e9cision, le m\u00e9decin commettrait un crime.<\/b><br \/>\n<b>S\u2019il ne faisait rien, il en commettrait deux.<\/b><\/p>\n<p><b>Ce n\u2019\u00e9tait pas le moment de tergiverser. Les petites \u00e9taient au seuil de la mort, elles avaient commenc\u00e9 \u00e0 quitter ce monde.<\/b><br \/>\n<b>Le m\u00e9decin ferma les yeux. L\u2019une fut condamn\u00e9e \u00e0 mourir, l\u2019autre \u00e0 vivre.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>Main-d\u2019\u0153uvre.<\/strong>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u2014 Mohammed Ashraf ne va pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/b><br \/>\n<b>Du lever du jour au lever de la lune, il coupe, d\u00e9coupe, perfore, monte et coud les ballons de foot qui sortent du village pakistanais d\u2019Umarkot et roulent vers les stades du monde entier.<\/b><br \/>\n<b>Mohammed a 11\u00a0ans. Il fait ce travail depuis qu\u2019il en a\u00a05.<\/b><br \/>\n<b>S\u2019il savait lire, et s\u2019il savait lire l\u2019anglais, il comprendrait ce qui est \u00e9crit sur les \u00e9tiquettes qu\u2019il appose sur chacune de ses \u0153uvres\u00a0: <i>Ce ballon n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9 par des enfants.<\/i><\/b><\/p>\n<p><b><strong>A contre-courant.<\/strong>\u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 Les id\u00e9es de l\u2019hebdomadaire <i>Marcha<\/i> affichaient une certaine propension au rouge, mais les finances du journal, elles, \u00e9taient carr\u00e9ment dedans. Hugo Alfaro, qui en plus d\u2019\u00eatre journaliste assumait la fonction de gestionnaire et accomplissait la t\u00e2che malsaine de payer les comptes, ne sautait de joie qu\u2019en quelques rares occasions\u00a0:<\/b><\/p>\n<p><b>\u2014\u00a0\u00c7a y est, on a de quoi payer le prochain num\u00e9ro<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>!<\/b><\/p>\n<p><b>L\u2019espace publicitaire avait \u00e9t\u00e9 vendu. Tout au long de l\u2019histoire universelle du journalisme ind\u00e9pendant, on a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 ce genre de miracle comme une preuve de l\u2019existence de Dieu.<\/b><br \/>\n<b>En revanche, Carlos Quijano, le directeur, bl\u00eamissait. Quelle horreur\u00a0: il n\u2019y avait pas pire nouvelle que cette bonne nouvelle. Si publicit\u00e9 il y avait, il fallait lui sacrifier une voire plusieurs pages, et chaque petit bout de page repr\u00e9sentait un espace sacr\u00e9 et essentiel pour contester les certitudes, faire tomber les masques, secouer les paniers de crabes et s\u2019assurer que demain ne f\u00fbt pas seulement un autre nom pour aujourd\u2019hui.<\/b><br \/>\n<b>La dictature militaire qui s\u2019abattit sur l\u2019Uruguay mit un terme aux trente-quatre ans d\u2019existence de <i>Marcha,<\/i> ainsi qu\u2019\u00e0 quelques autres folies.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>La prison.<\/strong>\u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 En 1984, Luis Ni\u00f1o inspecta la prison de Lurigancho \u00e0 Lima pour le compte d\u2019un organisme de d\u00e9fense des droits humains.<\/b><br \/>\n<b>Il s\u2019enfon\u00e7a dans ces solitudes entass\u00e9es et t\u00e2cha, tant bien que mal, de se frayer un chemin parmi les prisonniers nus ou v\u00eatus de haillons.<\/b><\/p>\n<p><b>Puis il demanda \u00e0 parler au directeur de la prison. Comme ce dernier \u00e9tait absent, ce fut le chef des services m\u00e9dicaux qui le re\u00e7ut.<\/b><\/p>\n<p><b>Luis expliqua qu\u2019il avait vu des prisonniers agoniser, vomir du sang, beaucoup d\u2019entre eux \u00e9taient bouillants de fi\u00e8vre et rong\u00e9s de plaies, mais il s\u2019\u00e9tonnait de n\u2019avoir pas vu un seul m\u00e9decin. Le chef lui expliqua\u00a0:<\/b><br \/>\n<b><i>\u2014 Nous, les m\u00e9decins, nous n\u2019intervenons que lorsque les infirmiers nous appellent.<\/i><\/b><br \/>\n<b>\u2014\u00a0Et o\u00f9 sont les infirmiers<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<\/b><br \/>\n<b>\u2014\u00a0Nous n\u2019avons pas le budget pour en engager.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>L\u2019assaillant assailli.<\/strong> \u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 En Am\u00e9rique latine, les r\u00e9gimes militaires faisaient br\u00fbler les livres subversifs. Dans les d\u00e9mocraties d\u2019aujourd\u2019hui, ce sont les livres de comptabilit\u00e9 que l\u2019on br\u00fble. Les dictatures militaires faisaient dispara\u00eetre des personnes. Les dictatures financi\u00e8res font dispara\u00eetre de l\u2019argent.<\/b><\/p>\n<p><b>Un jour, les banques d\u2019Argentine ont refus\u00e9 de restituer leur argent \u00e0 leurs clients.<\/b><br \/>\n<b>Norberto Roglich avait mis toutes ses \u00e9conomies \u00e0 la banque pour \u00e9viter que les rats ne les rongent ou que les voleurs ne les volent. Quand il s\u2019est fait braquer par la banque, don Norberto \u00e9tait tr\u00e8s malade, parce que les ann\u00e9es ne viennent jamais seules et que sa retraite ne suffisait pas \u00e0 payer les m\u00e9dicaments.<\/b><\/p>\n<p><b>Il n\u2019avait pas le choix\u00a0: d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, il est entr\u00e9 dans la forteresse financi\u00e8re et, sans demander la permission \u00e0 qui que ce soit, il s\u2019est fray\u00e9 un chemin jusqu\u2019au bureau du g\u00e9rant. Dans son poing, il tenait une grenade\u00a0:<\/b><\/p>\n<p><b>\u2014\u00a0Vous me rendez mon argent ou je nous fais tous sauter<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>!<\/b><br \/>\n<b>La grenade \u00e9tait en plastique mais elle a accompli le miracle\u00a0: la banque lui a rendu son argent.<\/b><br \/>\n<b>Apr\u00e8s, on l\u2019a mis en prison. Le procureur a requis seize ans de prison. Pour don Norberto, pas pour la banque.<\/b><\/p>\n<p><b><strong>L\u2019information globale.<\/strong>\u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 Quelques mois apr\u00e8s la chute des tours, Isra\u00ebl a bombard\u00e9 J\u00e9nine.<\/b><br \/>\n<b>Du camp de r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens il n\u2019est plus rest\u00e9 qu\u2019un gigantesque trou rempli de morts \u00e9cras\u00e9s sous les d\u00e9combres.<\/b><br \/>\n<b>Le crat\u00e8re de J\u00e9nine \u00e9tait aussi profond que celui des tours de New York.<\/b><br \/>\n<b>Pourtant, en dehors des survivants qui ont fouill\u00e9 les d\u00e9combres pour retrouver leurs proches, qui l\u2019a vu<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<\/b><\/p>\n<p><b><strong>Fabriques.<\/strong>\u00a0<\/b><br \/>\n<b>\u2014 Nous \u00e9tions en 1964 et l\u2019hydre du communisme international ouvrait grand ses sept gueules pour d\u00e9vorer le Chili.<\/b><br \/>\n<b>L\u2019opinion publique \u00e9tait bombard\u00e9e d\u2019images d\u2019\u00e9glises en feu, de camps de concentration, de chars russes, d\u2019un mur de Berlin en plein milieu de Santiago et de gu\u00e9rilleros barbus qui enlevaient les enfants.<\/b><\/p>\n<p><b>Il y eut des \u00e9lections.<\/b><\/p>\n<p><b>La peur triompha et Salvador Allende fut battu. Pendant ces moments douloureux, je lui demandai ce qui l\u2019avait le plus bless\u00e9.<\/b><br \/>\n<b>Allende me raconta ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, dans une maison du quartier de Providencia. Une femme qui s\u2019\u00e9reintait \u00e0 travailler comme cuisini\u00e8re, femme de m\u00e9nage et nourrice en \u00e9change d\u2019un maigre salaire avait mis tous ses v\u00eatements dans un sac en plastique qu\u2019elle avait enterr\u00e9 dans le jardin de ses patrons pour que les ennemis de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e ne la d\u00e9valisent pas.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"lesauteurs\"><b> <\/b><\/p>\n<div class=\"nom\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\"><b><strong>Eduardo Galeano<\/strong><\/b><\/span><\/div>\n<div class=\"nom\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">\u00a0<\/span><\/div>\n<div class=\"crayon article-signature-47044 bio\" style=\"text-align: justify;\"><em><b><span style=\"color: #0000ff;\"> Ecrivain uruguayen. Ce texte est extrait de son dernier ouvrage traduit en fran\u00e7ais, Les Voix du temps, Lux, Montr\u00e9al, 2011.<\/span> <\/b><\/em><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<gcse:search><\/gcse:search>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Quel livre offrir \u00e0 Barack Obama pour l\u2019\u00e9clairer sur les rapports entre les Etats-Unis et l\u2019Am\u00e9rique du Sud\u00a0?\u00a0\u00bb, s\u2019interrogea Hugo Ch\u00e1vez en 2009. Son choix se porta finalement sur \u00ab\u00a0Les Veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine\u00a0\u00bb. Son auteur, l\u2019\u00e9crivain uruguayen Eduardo Galeano, s\u2019est \u00e9teint le 13\u00a0avril\u00a02015. Journaliste et po\u00e8te, conteur et historien, il a \u00e9crit plusieurs [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[147],"tags":[291,103,117,23],"class_list":["post-14864","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-international","tag-amerique-du-sud","tag-demarche-citoyenne","tag-democratie","tag-luttes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14864","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14864"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14864\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14864"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14864"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/alternatifs81.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14864"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}